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30.11.2007

Les médias, c'est nous...

"Les médias, c'est quelque part un peu nous...", nous disait Mr l'abbé de Beukelaer lors de sa conférence. Et ô combien cela est-il vrai! Adolescent, je lisais chez ma grand-mère les pires torchons français, tels que "Ici Paris" ou "France Dimanche", mais aussi des revues comme Ciné-Télé-Revue ou encore Point de vue. Oui, les gens aiment ça, les histoires, c'est vrai, ça fait fonctionner notre imaginaire. Je pense qu'il faut relire Edgar Morin et son ouvrage "L'esprit du temps", pour comprendre notre besoin de mythes, en petit certes, mais des mythes tout de même. Ici, ils sont vivants, tels ces acteurs et chanteurs qu'il nomme les "olympiens", si loin de nous dans leur star system, et pourtant si proches dans leurs tracas quotidiens. Idem pour la télévision: c'est le réalisateur Nani Moretti qui, dans son film "Caro Diario", s'écrie que "la télévision, c'est les contes d'aujourd'hui!" Oui, les médias racontent des histoires...

Justement, Tf1 va prochainement diffuser un téléfilm, "L'amour d'une mère" retraçant l'émouvant combat de Marie Humbert, cette mère qui tua son fils Vincent, tétraplégique et qui lutte depuis lors pour une loi légalisant l'euthanasie, lutte soutenue par une forte campagne médiatique hyper-émotionnelle.

Voici le témoignage du kiné de Vincent Humbert:

http://www.sosfindevie.org/eutha/Humbert-Messager.htm

 

Je confirme: les médias racontent bel et bien des histoires...   

26.11.2007

La course à l'extinction...

  

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Paru dans le journal La décroissance, n°44-novembre 2007 

15.11.2007

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 Dans le cadre des Conférences du Cercle Gustave Thibon:

 

- Catholicisme et médias -

 

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par l'Abbé Eric de Beukelaer,

Porte-parole des évêques de Belgique

 

 

Le lundi 19 novembre 2007, à 19h30,

à l'Université de Liège, Place du XX août, Auditoire Grand Physique

(Entrée libre - Parcours fléché)

 

 

Il ne se passe plus une fête de Noël ou de Pâques sans que la religion catholique ne soit l'objet de commentaires passionnés dans la presse ou à la télévision. La Semaine Sainte 2007 n'a pas échappé à cette "coutume médiatique" relancée cette année par Télémoustique au sujet de certains propos tenus par Mgr Léonard, tandis que Le Vif/L'Express se fendait d'un titre choc: "Les cathos vont disparaîtrent".

Monsieur l'Abbé Eric de Beukelaer, porte-parole de la Conférence Episcopale, est régulièrement appelé à intervenir au nom des évêques francophones dans le cadre de ces controverses. Sa dernière intervention concernait la publicité diffusée par le groupe RTL d'un Jésus hippie bedonnant entouré de filles "diaboliques" et affairé à boire, draguer et sortir en discothèque. Nous ne pouvions donc trouver meilleur conférencier et interlocuteur pour discourir et débattre avec vous de la position du catholicisme face au langage des médias.

   

09.11.2007

Le "Jésus" de Benoît XVI, par Mgr Léonard

 Voici la retranscription de la conférence que Mgr Léonard a donné le 29 septembre dernier sur l'ouvrage du pape Benoît XVI: "Jesus de Nazareth", en l'Eglise du Saint Sacrement.

  LE « JESUS DE NAZARETH » DE BENOÎT XVI :

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QUELQUES ENJEUX présentés par Monseigneur André-Mutien LEONARD, Evêque de Namur, à l’église du Saint-Sacrement à Liège,  

le samedi 29 septembre 2007

Le samedi 29 septembre, à l’initiative de l’Union royale des Etudiants catholiques de Liège et du Cercle interfacultaire Gustave Thibon, l’évêque de Namur, Mgr A.-M. Léonard a présenté, en l’église du Saint-Sacrement à Liège, le livre du pape Benoît XVI « Jésus de Nazareth. Du baptême dans le Jourdain à la transfiguration » dans sa version française, publiée au début de l’été chez Flammarion.

Ce premier tome, consacré à la vie publique du Seigneur, sera suivi d’un second volume qui explorera l’enfance de Jésus et le mystère pascal . Comme l’observe Jacques Julliard dans le « Figaro Littéraire », cette œuvre remarquable par son érudition et sa clarté d’écriture, « n’est pas une nouvelle Vie de Jésus, c’est un manuel de christologie qui comprend des chapitres admirables de subtilité et de pénétration ». Un livre intelligent et plein de foi dont Philippe Sollers note, dans le  « Nouvel Observateur », qu’il n’a rien du côté  « barbant » des manuels scolaires ou des documents magistériels.

Deux cent cinquante Liégeois ont pris part à cette conférence suivie de la messe grégorienne du Saint-Esprit que Mgr Léonard a célébrée avec les abbés Jean Schoonbroodt et Claude Germeau à l’occasion de la rentrée après les vacances d’été. La manifestation s’est conclue par une réception où un dialogue chaleureux s’est poursuivi avec le conférencier. Voici la transcription de son exposé et de l’échange qui a suivi avec le public :

Le livre de Benoît XVI « Jésus de Nazareth » est un maître livre dont je vous recommande vivement la lecture. Dans l’ensemble, il se lit assez agréablement, avec un petit effort tout de même.

Je voudrais non pas le parcourir en entier –ce serait trop long- mais vous en indiquer quelques enjeux et, tout d’abord, celui qui est développé dans l’avant- propos : un avant-propos, je le reconnais, un peu difficile à lire pour les personnes qui ne sont pas spécialement initiées aux questions de l’exégèse contemporaine.

 

AVANT-PROPOS

De l’exégèse historico-critique…

Dans cet avant-propos, Benoît XVI se situe par rapport à ce qu’on appelle l’exégèse historico- critique qui a fleuri pendant une bonne partie du XXe siècle, y compris dans l’Eglise catholique, une exégèse qui essaie de découvrir les différentes strates dans la rédaction des Evangiles et, à travers elles, de mettre à jour ce qui, dans la présentation des Evangiles, correspond au Jésus historique, au Jésus de l’histoire, alors que les Evangiles n’ont évidemment pas comme but premier de rapporter purement et simplement ce que le Jésus historique a dit et fait. Ils le présupposent, bien sûr : les Evangiles n’entendent en aucune manière être une mythologie, ni être pure symbolique sans rapport avec les faits. Mais leur préoccupation n’est pas non plus de faire une biographie de ce que, historiquement, Jésus a dit et fait parce qu’ils ont mieux à faire : leur but est d’être une catéchèse concernant Jésus, pas seulement Jésus tel qu’il a été historiquement mais tel qu’il est maintenant, tel que l’Eglise en vit maintenant, le maintenant des évangélistes et le maintenant d’aujourd’hui. Comme vous le savez, les Evangiles qui se réfèrent à des événements historiques, au Jésus de l’histoire, sont tout entiers écrits dans la lumière de la foi en la résurrection et ils cherchent à introduire  l’auditeur ou le lecteur dans la foi en Jésus tel qu’il est maintenant, pas seulement tel qu’il était alors mais tel qu’il est devenu en plénitude par sa résurrection d’entre les morts et tel que l’Eglise en vit déjà depuis quelques décennies au moment où ces Evangiles sont finalement édités dans leur forme actuelle.

Mais, l’exégèse historico-critique a engendré toute une série de questions parfois dangereuses pour la foi, en ce sens que beaucoup ont opposé un Jésus de l’histoire, dont on ne connaîtrait  en définitive pratiquement rien, à un Christ de la foi, un Christ qui serait enjolivé par la foi, un Christ dont on aurait enrichi le contenu par des relectures à la lumière d’une foi en la résurrection. C ’est ce qui a donné lieu à cette opposition très célèbre à laquelle Benoît XVI fait allusion dans son avant-propos : l’opposition entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. Or , si la distinction devient un cloisonnement, c’est extrêmement dangereux pour la foi car les chrétiens vont se dire : oui, mais le Christ auquel nous croyons, est-il vraiment fondé dans la réalité ou bien croyons-nous à un Jésus fabriqué, à un Jésus enjolivé, à un Jésus enrichi par la tradition chrétienne mais qui ne correspond pas à la réalité historique ?

Benoît XVI pose ce problème dans l’avant-propos, indiquant qu’il attache beaucoup d’importance à cette exégèse qu’on appelle historico-critique, qui essaie de retrouver le Jésus historique derrière les différentes couches rédactionnelles des Evangiles. Il y accorde beaucoup d’importance, disant que cette immense recherche honore la réalité historique du Christ car nous ne croyons pas à un mythe ni en une symbolique chrétienne, pas même au christianisme, au sens d’une espèce d’idéologie, de morale ou de philosophie comme il y a tant d’ « ismes » dans l’histoire de la pensée humaine.

Cette exégèse a, au moins, le mérite d’honorer le travail historique fait sur le Christ. J’ai apporté avec moi un gros livre rouge, dont l’auteur est John P. Meier : Benoît XVI, dans une note, signale en effet, au passage, qu’un monument de cette exégèse historico-critique concernant le Jésus de l’histoire est l’immense ouvrage en quatre volumes –trois seulement sont parus en anglais et déjà traduits en français aux éditions du Cerf- écrits par ce John P. Meier, un prêtre américain du diocèse de New-York.5c97fc5e44d7c61f4ce9eb883a6b0690.jpg Cet immense ouvrage, d’une folle érudition, s’intitule : « Un certain Juif, Jésus. Les données de l’histoire ». Ce prêtre a consacré des décennies de sa vie -chaque volume paru (il y en a trois) comporte en moyenne mille pages- a établir ce que l’on peut dire, avec une certitude plus ou moins grande, du Jésus de l’histoire, en appliquant rigoureusement et simplement les règles de la recherche historique. Il fait pour Jésus ce qu’on pourrait faire pour Jules César ou Octave Auguste : retrouver les faits, les gestes, les paroles du Jésus de l’histoire. Dans l’avant-propos de son livre, l’exégète américain signale que le Jésus auquel il va ainsi arriver est beaucoup moins riche que le Jésus auquel il croit comme chrétien et comme prêtre catholique, beaucoup moins riche que le Jésus que nous confessons, que nous célébrons dans la Liturgie, comme nous allons le faire tout à l’heure. C’est beaucoup moins riche mais cet immense travail, qui peut paraître un peu fou,  est un hommage rendu délibérément par ce prêtre au fait que nous croyons à une personne qui a des garanties historiques solides. Benoît XVI fait allusion à ce travail avec éloge tout en signalant, dans la même note, que cet ouvrage, malgré son immense mérite, ne correspond qu’à un intérêt très partiel pour Jésus car ce qui nous intéresse, nous comme les évangélistes, ce n’est pas uniquement Jésus tel qu’il a été dans sa vie terrestre ; certes, cela nous intéresse beaucoup mais ce qui nous intéresse surtout c’est le Christ vivant, tel qu’il est maintenant et qui a, bien sûr, engrangé en Lui le Jésus de l’histoire.

Il n’empêche : cette enquête purement historique est quand même révélatrice. Je ne vais pas énumérer ici tous les résultats  -plus riches qu’on ne l’a pensé au XXe siècle- de ce qu’on peut établir sur un plan simplement historique : cela va déjà très loin, c’est déjà très appréciable. Mais je note au passage quelque chose que Benoît XVI n’a peut-être pas suffisamment relevé dans l’évocation de cet immense travail : c’est que le troisième volume se termine par des données, que l’on peut donc historiquement établir, à savoir que Jésus s’est comporté et a parlé de Lui-même d’une manière qui suscitait une interrogation sur son identité. Cela, on peut historiquement l’établir. Jésus s’est désigné lui-même, a parlé de Lui-même, a adopté un comportement qui a suscité la question : mais qui donc est cet homme ? Ceci indique que Jésus avait conscience d’avoir une identité supra-humaine, mystérieuse, énigmatique pour ses contemporains et qui suscitait chez eux une interrogation. Avant-hier, on a entendu, dans l’Evangile de la semaine, Hérode même qui se demandait : qui est cet homme ? Il voulait voir Jésus parce qu’il entendait tellement de choses à son sujet. Ce qui a, notamment, suscité une interrogation et laissé entrevoir la profondeur de Jésus déjà sur le plan de son comportement historique, c’est la manière dont il parlait de Lui-même dans ces termes : « Fils », fils pris au sens absolu : une manière très inédite pour un prophète de parler de lui-même, et aussi l’expression « Fils de l’Homme » qui évoque le prophète Daniel, chapitre 7, laissant entrevoir un personnage mystérieux, transcendant, qui s’avance sur les Nuées du Ciel, donc au rang même de Dieu, et qui reçoit de Dieu tout pouvoir sur toute race, toute culture, toute nation, un pouvoir qui durera à jamais. L’expression « Fils de l’Homme », contrairement à l’impression que nous pourrions avoir, désigne surtout un personnage si grand, si transcendant qu’il est de dignité divine, comparable à la dignité de Dieu. Donc, c’est intéressant de voir comment même une recherche historico-critique très pointue rejoint ce que Benoît XVI va faire dans son effort pour dépasser, tout en l’intégrant, l’exégèse scientifique du XXe siècle en direction d’une exégèse plus globale qu’il appelle une exégèse canonique.

…à l’exégèse canonique.

Benoît XVI entend par là une lecture de la Bible qui, étant supposée la recherche historico-critique, lit la Bible comme un tout, comme quelque chose qui est né humainement de la relecture que fait un peuple de son histoire, de son alliance avec Dieu : d’abord le peuple de la première alliance et ensuite -c’est le Nouveau Testament-  la relecture que fait un peuple, pas tellement des individus mais un peuple, le peuple de la nouvelle alliance c’est à dire l’Eglise de ce qu’elle a vécu avec Jésus de Nazareth. Et quand deux peuples -celui de la première alliance et, ensuite, le peuple de la nouvelle alliance, l’Eglise- relisent leur histoire avec Dieu, l’œuvre qu’ils accomplissent -et cela, c’est un acte de foi- n’est pas seulement une œuvre humaine de relecture : à travers cela, Dieu parle à son peuple, ce que l’on désigne sous le concept d’ « inspiration ».

Voilà pour l’enjeu du prologue, prologue un peu difficile. C’est toujours ennuyeux quand un livre commence par les pages les plus difficiles. Pédagogiquement, il vaut mieux commencer par les pages faciles et puis, quand le lecteur a déjà bien travaillé, phosphoré, cogité, on lui offre pour terminer des pages plus difficiles. Ici c’est un petit peu le contraire.

 

REPERES DE LECTURE

Plus grand que Moïse

Dans le corps de ce livre, je relèverai les points qui ont été, à mes yeux, les plus saillants. Tout d’abord, pour ceux qui possèdent le livre ou qui vont se le procurer et éventuellement le lire (car le sort de beaucoup de livres est d’être achetés mais non point lus) je l’ouvre à la page 22  qui commande toute la lecture de Benoît XVI. Il s’agit de la citation du Deutéronome au chapitre 18, verset 15 où Moïse parle : « au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi et vous l’écouterez ». C’est la promesse qu’un autre prophète viendra, comme moi dit Moïse et vous l’écouterez.

En même temps, toujours dans le Deutéronome, se trouve un autre verset, au chapitre 34, le verset 10 qui fait un curieux contraste avec le précédent que je viens de citer : « Il ne s’est plus jamais levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face ».

Alors, Benoît XVI rapproche ces deux versets : Moïse annonce qu’un jour viendra un prophète comme lui et, un peu plus loin dans le même Livre du Deutéronome, il est dit que plus jamais il ne s’est levé en Israël un prophète semblable à Moïse. Conclusion : ce prophète, au moins à l’époque où est rédigé le Deutéronome, n’est pas encore venu et comme, des siècles après la rédaction du Deutéronome, on continuait à lire ce texte-là l’idée a surgi : ce prophète n’est pas encore venu et, dans l’Evangile, quand on interroge Jean-Baptiste sur sa mission, des envoyés des pharisiens et des scribes lui disent : es-tu le Messie ? Serais-tu sera le grand prophète (allusion à cette attente d’un grand prophète qui n’est jamais venu) ? Et Jean-Baptiste répond : non.

Benoît XVI va relire les Evangiles à cette lumière, en voyant en Jésus le nouveau Moïse promis par le Deutéronome, avec cette différence toutefois : au chapitre 34, verset 10 précité il est dit que le Seigneur rencontrait Moïse face à face mais, en même temps, dans le Livre de l’Exode, au chapitre 33, versets 20 à 23, il est rapporté qu’un jour Moïse a demandé à Dieu la permission de le voir face à face et, pour faire court, le Seigneur lui répond : c’est impossible, on ne peut pas, en cette vie, me voir face à face, mais je vais te mettre dans une fente du rocher, je vais passer devant toi et tu me verras de dos mais ma face nul ne peut la voir. Alors Benoît XVI exploite cela en disant : Moïse avait beau parler avec Dieu comme un ami avec un ami, n’empêche qu’il ne voyait pas encore Dieu face à face et, donc, nous pouvons légitimement nous attendre à ce que Jésus, le prophète semblable à Moïse, lui soit supérieur en ceci que, Lui, va parler non seulement au nom de Dieu comme Moïse mais il va parler avec l’autorité même de Dieu. Et ici je rejoins quelques secondes encore cet exégète américain John Meier qui établit comme une donnée historique que Jésus s’est présenté non seulement comme un prophète mais comme un maître pouvant indiquer comment vivre la Loi donnée par Dieu à Moïse, jouissant d’une autorité le rendant capable de connaître intuitivement la volonté de Dieu sur son peuple, l’habilitant même à changer la Loi, ainsi qu’il l’a fait à propos du divorce ou des règles alimentaires. Il est intéressant de voir comment même l’exégèse historico-critique la plus pointue, la plus rigoureuse, doit reconnaître qu’effectivement Jésus a parlé, à tort ou à raison -l’histoire ne peut pas dire plus- en revendiquant une autorité comparable à celle de Dieu comme s’il « intuitionait » en direct la volonté de Dieu. A cette lumière -le fait que le prophète annoncé par le Deutéronome est enfin advenu avec Jésus- Benoît XVI va relire la manière dont Jésus s’exprime lorsqu’il enseigne.

Jésus parle de sa propre autorité

Mais avant d’en venir là, je signale au passage une page qui m’a fort touché et qui est, je pense, décisive pour comprendre l’enjeu du livre de Benoît XVI. C’est la page 70 où Benoît XVI montre comment Jésus, dans sa manière de parler, a réalisé ce qu’Origène dira plus tard. Origène, c’est un des Pères de l’Eglise (il n’a pas toujours été orthodoxe -il a été parfois hétérodoxe- mais, enfin, il est quand même mort martyr). Origène dit qu’en Jésus on a ce qu’il appelle en grec l’άυτοβασιλεια, à savoir que le Royaume de Dieu c’est Jésus lui-même. Jésus n’annonce pas seulement le Royaume de Dieu : il l’annonce, comme Jean-Baptiste déjà l’annonçait -il y a une grande parenté, à certains égards, entre Jean-Baptiste et Jésus : Jésus annonce le Royaume de Dieu, c’est le thème fondamental de sa prédication- mais, en même temps, Jésus parle et agit comme pour indiquer que le Royaume de Dieu est présent dans sa propre personne. Cette page 70 est très précieuse.

Je passe maintenant à la manière dont Jésus parle. A cet égard, Benoît XVI commente de manière splendide le Sermon sur la Montagne. Je prends les pages 86 et 97 de son livre : au début  du Sermon sur la Montagne, Matthieu brosse le tableau, solennellement : « Jésus s’assit et, ouvrant la bouche, il se mit à parler ». Vous me direz que c’est difficile de parler sans ouvrir la bouche mais c’est une manière juive de souligner la solennité de cet acte de langage : « il ouvrit la bouche et se mit à parler ». Autrement dit, Jésus s’assit en quelque sorte sur la Montagne : il s’assied sur la chaire de Moïse et il va parler comme aurait pu le faire un rabbin attitré. Il va parler avec une autorité qui va se situer non seulement au niveau de Moïse, ce qui n’est pas rien, mais qui va se situer au-dessus. Souvenez-vous des passages où on a constamment : « On vous a dit, eh bien ! moi,  je vous dis ». Jésus parle avec une autorité qui coule de source et donc c’est heureux de voir que, même sur le plan d’une exégèse historico-critique, c’est confirmé.

Pour éclairer cela, j’évoque quelques pages qui sont très, très précieuses dans ce livre, peut-être parmi les plus suggestives. Il s’agit de la référence que fait Benoît XVI à un exégète juif contemporain (il est d’ailleurs cité régulièrement dans cet ouvrage) qui s’appelle Jacob Neusner et qui a écrit un livre intitulé « Un rabbin parle avec Jésus » (« A rabbi talks with Jesus »). 22176c8d3d7a0ddfe5a4ab9a4f850009.jpgJe ne connais ce livre que par ce qu’en dit Benoît XVI mais c’est, de fait, passionnant. Cet exégète juif contemporain a un grand esprit d’ouverture sur le plan du dialogue interreligieux. Lui qui est juif, croyant, pratiquant, exégète réputé, il a voulu faire l’exercice de sympathiser avec Jésus, sentir avec Jésus et il relit tout le Nouveau Testament dans cette perspective, expliquant surtout les points sur lesquels il sympathise profondément avec Jésus. Mais vient un moment, dit-il, où il ne peut pas aller plus loin. Voici la raison qu’il donne, en se référant au Sermon sur la Montagne :  « si je dois suivre Jésus tel qu’il parle, tel qu’il s’exprime dans le Sermon sur la Montagne, je dois reconnaître (c’est intéressant de la part d’un Juif) que Jésus est Lui-même la Porte, la Loi et même qu’Il est au-dessus de la Loi. Je dois le reconnaître, si je veux le suivre. J’ai sympathisé avec les Béatitudes, j’ai sympathisé avec son accueil miséricordieux des pécheurs, j’ai sympathisé avec son souci d’une religion pure, qui ne soit pas simplement formelle mais qui soit une adhésion profonde du cœur. Cependant je ne peux pas le suivre quand il parle comme s’il était Lui-même la Torah et comme s’il était au-dessus de la Torah parce qu’alors je devrais reconnaître que cet homme a une dignité divine et, là, je ne peux pas le suivre car Dieu est unique. Comment puis-je mettre ensemble Dieu, l’Unique, et un homme qui se met au rang de Dieu, qui se met non seulement au niveau de la Torah mais au-dessus de la Torah ». Pour finir, résume Benoît XVI, Jacob Neusner décide de ne pas suivre Jésus. Il reste fidèle -pour reprendre l’expression de ce rabbin- à l’éternel Israël : il ne peut pas suivre Jésus dans cette nouveauté radicale. Et, toujours dans le livre de Neusner, on a le dialogue suivant : ce rabbin imagine, c’est une fiction, qu’il rencontre un rabbin de l’époque de Jésus qui lui demande, à lui Jacob Neusner : « Est-ce cela que Jésus, le Sage, avait à dire ? » et Neusner répond : « Pas exactement, mais à peu près ». « Mais alors, demande le rabbin fictif, qu’a-t-il omis ? ». « Rien » répond Neusner. « Qu’a-t-il ajouté alors ? ». Réponse : « Lui-même ». Ce que Jésus a ajouté par rapport à la Torah, c’est essentiellement Lui-même. C’est, de fait, le point central de la foi chrétienne : Jésus n’est pas seulement un prophète, pas seulement un porte-parole, pas seulement un sage, pas seulement quelqu’un qui commente la Loi de Dieu, mais il est personnellement Lui-même Dieu venu en ce monde. Et c’est là que Neusner doit s’arrêter : devant ce saut extraordinaire qu’un chrétien fait par la foi, en reconnaissant Jésus tel qu’il se présente, même du point de vue de l’histoire critique, et tel qu’il se présente en tout cas et a fortiori dans les Evangiles dont nous disposons. Il se présente comme étant Lui-même la Révélation de Dieu, ce que saint Jean traduira en disant qu’Il est le Verbe fait chair. Qu’a-t-il omis ? Rien. Qu’a-t-il ajouté ? Lui-même. Très éloquent ! C’est un des points culminants de cet ouvrage.

A défaut de pouvoir parcourir tout le livre et pour laisser maintenant un peu de temps aux  questions, je termine en attirant votre attention, à partir de la page 347, sur les très belles pages que Benoît XVI consacre aux affirmations de Jésus sur Lui-même, la manière dont Jésus a parlé de Lui-même. La plupart des désignations que Benoît XVI étudie sont justement, même s’il ne fait pas le rapprochement, celles que même un exégète aussi critique que Meier considère comme étant celles que Jésus a historiquement utilisées pour laisser entrevoir la profondeur de son identité personnelle : « Fils », « Fils de l’Homme ».

 

QUESTIONS ET REPONSES

Je passe à quelques unes des questions écrites que j’ai trouvées, là. Il y en a une à laquelle je ne peux pas répondre et qui n’a tout de même pas un grand rapport avec le sujet de la causerie. On me dit que la mitre que Benoît XVI portait lors de son intronisation comportait un motif représentant le dieu Pan. J’avoue que je n’en sais vraiment rien et il faut se demander, peut-être, si cette information n’a pas été lue dans le journal qui porte le même nom ! Je ne sais pas. Peut-être ? Dans ce cas il faut prendre l’information sur le sens que cela avait. En fait, l’explication se trouve dans le Catéchisme de l’Eglise catholique.

-Question : Jésus est-il Dieu de toute éternité ou est-il devenu Dieu depuis son baptême et sa résurrection ?

-Réponse : J’aime beaucoup cette question qui est très profonde et exprime un peu le malaise qu’ont parfois certains chrétiens avertis de recherches historiques, aujourd’hui, sur Jésus. Vous connaissez peut-être le titre d’un ouvrage de Messadié, déjà assez ancien et très passé de mode. Cela s’appelait « L’homme qui devint Dieu ». L’idée de Messadié était : Jésus n’est qu’un homme, un prophète, comme tant d’autres, mais il a été fait Dieu par l’Eglise qui a fabriqué le personnage divin de Jésus. C’est ce que réfute déjà très bien l’exégèse historico-critique telle que la pratique Meier et c’est ce que Benoît XVI réfute  admirablement dans son livre. Vous trouverez dans l’avant-propos ces belles formules où Benoît XVI dit : ce ne sont pas les évangélistes qui ont été géniaux en divinisant un Jésus qui n’était pas Dieu mais c’est la personnalité hors normes, humainement et divinement géniale de Jésus qui a suscité la lecture que font de Lui les Evangiles. Ce ne sont pas les évangélistes qui ont été des génies  parvenus à donner une consistance, une ampleur et même un caractère divin à un homme qui était à l’origine un prophète comme tant d’autres. La grandeur, comme dit Benoît XVI, elle est au début, pas au terme. C’est parce que Jésus était riche de ce contenu qu’il a suscité la caisse de résonance des Evangiles où retentit à la fois sa pleine divinité et sa pleine humanité. Par ailleurs, métaphysiquement, cela n’a évidemment aucun sens de dire que Jésus aurait pu devenir Dieu au cours de sa vie terrestre. Ou bien il l’était, ou bien il ne l’était pas mais il ne devait pas le devenir. Cependant, il est vrai que quelque chose se passe lors de son baptême et de sa résurrection. Lors de son baptême une révélation a lieu. Benoît XVI le montre très bien en consacrant toute une partie de son livre à ce baptême. Là, une révélation a lieu qui manifeste non seulement la solidarité de Jésus avec les pécheurs, solidarité qui va le conduire à la croix mais qui manifeste l’arrière-fond trinitaire d’où il vient, avec la Voix du Père et la présence, dans la Nuée, de l’Esprit-Saint : témoignage rendu par le Père et manifestation, déjà, de la profondeur, de la divinité de Jésus. Et la résurrection est évidemment un témoignage capital qui apporte une grande nouveauté en ce sens que la divinité de Jésus qui était comme voilée, masquée dans sa condition terrestre (rappelez-vous l’épître aux Philippiens : « il se dépouilla de Lui-même, prenant la forme d’esclave, devenant semblable aux hommes ») transparaît, éclate avec sa résurrection et c’est ce qui fait dire à Pierre notamment dans les Actes des Apôtres : « ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Christ et Seigneur » : le sens n’est pas que Jésus est devenu Seigneur par sa résurrection. Il l’était à l’origine, Fils de Dieu, mais il est manifesté comme tel, publiquement, par sa résurrection : comme Christ et comme Seigneur.

-Question : le livre du pape projette une lumière sur le Notre Père. A ce propos, que penser de la formulation actuelle de cette Prière de Jésus ? Je vous rappelle qu’en 1990 ou 1991 vous aviez écrit un article critique à cet égard…

-Réponse : Je salue la connaissance que certaines personnes ont de mon œuvre ! J’ai publié un article où j’invitais à revoir la traduction de l’avant-dernière et de la dernière demande du Notre Père. Au lieu de « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre nous du mal » je suggérais de dire plutôt « Ne nous laisse pas entrer dans la tentation mais délivre nous du Malin », de l’Adversaire, de Satan : pas seulement « le mal », terme neutre, mais le Malin, l’Adversaire. 

Alors, je sais qu’il y a des exégètes qui sont favorables à la formule actuelle. Je sais qu’il y en a d’autres qui lui sont opposés. Benoît XVI, très benoîtement, s’en tient plutôt à l’exégèse la plus courante représentée notamment par Joachim Jeremias lequel pense qu’il s’agit de la tentation eschatologique, l’épreuve finale de l’histoire du monde. Donc : ne nous soumets pas à la grande épreuve finale. Et puis, Benoît XVI a aussi opiné à cet égard ailleurs que dans ce livre. Je lui ai posé la question, un jour, quand il était encore le cardinal Ratzinger et je lui ai écrit pour voir si on ne pourrait pas adapter la traduction du Notre Père comme l’ont fait d’ailleurs certaines conférences épiscopales, certaines Eglises. mais la réponse qu’il a donnée dans un article, quelques années avant son élection, était celle-ci : le texte grec dit littéralement : ne nous fais pas entrer dans la tentation. Donc , disait-il, nous devons bien nous en tenir au texte grec tel qu’il est. Il y a cependant des raisons de l’interpréter autrement quand on devine le substrat araméen ou hébreu qu’il y a dans cette prière formulée en grec.

Question : Mais que pensez-vous de la traduction du texte latin « Et ne nos inducas in tentationem » ? 

Réponse : Je pense d’abord que, grammaticalement, la formulation latine est un peu répréhensible car normalement il faudrait dire « Et ne nos induxeris ». Littéralement, le texte latin, et encore plus le texte grec « και μή έίσενέγκης  ήμάς έις πειρασμόν », signifient : « ne nous induis pas en tentation » qu’on a traduit maintenant en français « ne nous soumets pas à la tentation ».

 Toutefois, il y a des raisons de penser que derrière cette formule, il y a une formule araméenne ou hébraïque qui repose sur un verbe qu’on appelle « factitif ». Je prends un exemple. En français, si vous voulez passer de l’idée de « dormir » à celle de « faire dormir » ou de « mourir » à celle de « faire mourir », vous devez utiliser deux verbes : le verbe « mourir » et ajouter devant celui-ci un verbe factitif, le verbe « faire ». En hébreu ou en araméen, il ne faut pas deux verbes : il suffit de changer de mode. Nous, nous avons le mode indicatif, le mode impératif, le mode subjonctif. En hébreu, il y a un mode « factitif » qui permet de passer de l’idée d’ « entrer » à « faire entrer » mais quand on met une négation devant, quel est le sens : le sens est-il « ne nous fais pas entrer » ou « fais que nous n’entrions pas » ? Il faut être dans la langue pour deviner quel est le sens juste. Par exemple, si je vous dis « je ne suis pas venu à Liège pour m’amuser », vous pourriez comprendre, littéralement, que je ne suis pas venu à Liège, donc que je suis resté à Namur afin de pouvoir m’amuser. Mais tout le monde comprend que je suis venu à Liège, bien que je dise là le contraire -je dis que je ne suis pas venu à Liège et en fait j’y suis venu- mais la négation porte non pas sur « venir à Liège » elle porte sur « pour m’amuser ». Je suis venu mais pour autre chose que m’amuser : tout le monde comprend. Par exemple, en néerlandais, en allemand, en français, on a des manières différentes d’exprimer la négation. « Tout le monde n’est pas venu », cela veut dire en français que quelques uns seulement sont venus. En néerlandais, vous devez mettre la négation devant « allen » : « niet allen zijn gekomen ». Il faut être dans une langue pour comprendre comment elle fonctionne. Alors, on a des exemples dans la bible hébraïque où la négation mise devant un verbe au mode factitif signifie très clairement, si je prends l’exemple qui nous intéresse, « fais que nous n’entrions pas » et non pas « ne nous fais pas entrer ». Donc, il est probable que, derrière cette demande, il y a en araméen ou en hébreu le sens « fais que nous n’entrions pas ».

Qu’a fait le premier traducteur grec du Notre Père ? Le grec n’ayant pas de forme causative et ne connaissant pas davantage notre tournure « faire » entrer , il a pris un autre verbe qu’ « entrer », un verbe exprimant d’un seul mot, comme en hébreu, l’idée de « faire entrer », à savoir le verbe « introduire » et il a mis la négation devant ! Pour les lecteurs grecs connaissant encore à l’époque les tournures sémitiques l’interprétation correcte allait de soi mais, par la suite, l’expression allait forcément être mal comprise et prêter à contresens. Le problème est résolu si, instruit de ces ambiguïtés linguistiques, on traduit « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation ». Si nous traduisons ainsi correctement cette sixième demande du Notre Père, tout s’éclaire : dans la cinquième demande, nous avons prié le Père de nous remettre nos dettes passées (debita nostra), dans la septième nous allons lui demander de nous protéger à l’avenir du Tentateur et dans la sixième nous lui demandons pour le présent, logiquement, de nous préserver du péché en nous gardant de succomber à la tentation.

-Question : Dans la version française du « Gloria in excelsis Deo » quelle portée attribuer aux termes « Paix aux hommes qu’Il aime ? »

-Réponse : Ceux que Dieu aime ce sont, naturellement, tous les hommes et non pas seulement quelques élus prédestinés. Le sens n’est pas restrictif : « Paix seulement aux hommes, en nombre limité, que Dieu aime », mais inclusif : « Paix à tous les hommes, qui sont tous objet de son amour ».

-Question : Un commentaire sur l’affirmation « Avant qu’Abraham fut je suis » en saint Jean  8, 54-57 ?

-Réponse : Ces termes participent de la manière dont, à plusieurs reprises, cet Evangile exprime l’affirmation, par Jésus, de sa divinité ; tout comme nous en retrouvons d’ailleurs aussi les témoignages dans les synoptiques et les autres textes canoniques.

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