15.04.2007
Après la leçon de Ratisbonne, Benoît XVI et le recentrage du dialogue interreligieux
|
Conférence donnée à l'Université de Liège le 26 mars 2007 par l'Abbé Claude Barthe
Le pontificat de Benoît XVI est assez paradoxal. Alors qu’une masse considérable de documents doctrinaux, encycliques, instructions, à la réalisation desquels le cardinal Ratzinger a eu une part tout à fait centrale, ont été publiés sous le pontificat de Jean-Paul II, le même Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, n’en a émis que très peu. En deux ans, il n’a publié que deux textes doctrinaux, une encyclique sur la charité et une récente exhortation postsynodale sur l’eucharistie.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
| Contre les thèses du P. Dupuis, Dominus Jesus affirme : « Est donc contraire à la foi de l’Église la thèse qui soutient le caractère limité, incomplet et imparfait de la révélation de Jésus-Christ, qui compléterait la révélation présente dans les autres religions. La cause fondamentale de cette assertion est la persuasion que la vérité sur Dieu ne pourrait être ni saisie ni manifestée dans sa totalité et dans sa complétude par aucune religion historique, par le christianisme non plus par conséquent, et ni même par Jésus-Christ » (n. 6). Dominus Jesus déclare aussi : « Elle n’est donc pas compatible avec la doctrine de l’Église la théorie qui attribue une activité salvifique au Logos comme tel dans sa divinité, qui s’exercerait “plus loin” et “au-delà” de l’humanité du Christ, même après l’incarnation », en visant, par exemple, les doctrines de Raimundo Panikkar, glosant sur la distinction bultmannienne entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, et distinguant entre le Logos, ou Christ universel, et le Jésus historique.(2) |
| Ceci dit, Dominus Jesus laisse de côté le problème très délicat de l’articulation de la théologie des religions, telle que la pratiquait le P. Dupuis, avec le principe posé par Nostra aetate (n. 2 § 2) : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère [sincera observantia : révérence religieuse] ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose [c’est moi qui souligne], cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ».(4) Tout le problème est, à la fin des fins, celui du statut des religions non chrétiennes. |
| Le saut logique étant le même que celui accompli dans l’extrait cité de Nostra aetate : il y a passage du respect pour les « semences du Verbe » qui peuvent se trouver dans les religions non chrétiennes (et pas seulement dans les religions : nous reviendrons sur ce point capital, qui permet à Benoît XVI de dépasser par le haut la difficulté) à un respect global pour ces religions comme telles. Certes, on peut parler avec Nostra aetate d’attente des hommes qui demandent aux « diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain » (n. 1, § 3). Les religions témoignent de cette attente universelle de l’esprit humain, mais non pas en tant que telles, mais en ce qu’elles fournissent une expression à cette raison humaine créée par Dieu. Et c’est en ce sens que se déploie l’apport de la leçon de Ratisbonne. |
|
|
|
|
|
| Le jugement de Benoît XVI est capital : « Le Nouveau Testament est écrit en grec et porte en lui-même la rencontre avec l’esprit grec qui avait mûri auparavant dans la formation de l’Ancien Testament. […] Les choix fondamentaux, qui concernent le lien de la foi avec la quête de la raison humaine, appartiennent à cette foi elle-même et sont adaptés à son développement ». Autrement dit, l’usage des outils de la philosophie grecque en ce qui concerne la connaissance de Dieu est intégré au donné révélé à titre de présupposés nécessaires : il y a inculturation, si l’on veut, mais très radicale. Et ce dialogue entre foi pré-chrétienne puis chrétienne s’est fait contre les religions. |
| On pourrait discuter, et de fait on débat à perte de vue de la possibilité de l’application stricte du concept de « salut », et par le fait même de « voie », tel que l’entend le christianisme aux religions non chrétiennes, sauf, peut-être, mais ce n’est même pas certain, en ce qui concerne l’islam et le judaïsme contemporain. (10) |
|
|
| 1/ d’écarter les erreurs contre la raison (et par le fait contre la foi) qu’ils commettent ; |
|
|
| On a souvent fait remarquer que le dialogue interreligieux « avancé » avait cessé d’être missionnaire. (24) Mais il y a plus : le dialogue est même devenu missionnaire de la modernité et non plus du christianisme contre les religions. Le thème, implicite chez les grands noms de la théologie des religions, est exposé de manière particulièrement claire par le P. Claude Geffré, selon lequel le christianisme, au lieu de chercher à remplacer les autres religions comme jadis, aurait désormais cette vocation unique de débarrasser toutes les autres religions de leur prétention à l’absolu. Il resterait de cette manière la religion absolue, parce qu’absolument relativisante. (25) |
| D’où l’intérêt majeur de l’intuition développée par Benoît XVI, qui prend l’exact contre-pied de cette interprétation du dialogue interreligieux. Pour lui au contraire, si la raison, au début de l’ère chrétienne, a été critique des religions au bénéfice du Christ, aujourd’hui, les religions, au moins en la « demande » qu’elles peuvent exprimer de rationalité vraie et donc de praeparatio evangelica, exercent – ou plutôt appellent l’exercice de – une critique du rationalisme moderne. Je cite une dernière fois la leçon de Ratisbonne : « Dans le monde occidental domine largement l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de la philosophie qui en dépendent sont universelles. Mais précisément, cette exclusion du divin hors de l’universalité de la raison est perçue, par les cultures profondément religieuses du monde, comme un mépris de leurs convictions les plus intimes. Une raison qui est sourde au divin et repousse les religions dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures ». |
| (1) Cerf, 1997. |
|
| (6) Voir, par exemple, André Paul, La Bible et l’Occident. De la bibliothèque d’Alexandrie à la culture européenne, Bayard, mars 2007. |
| (10) A quoi faire correspondre la notion de « Dieu » dans le bouddhisme ? Au « dhamma », la Loi de nature, vérité ultime qui est inséparablement Dieu-Monde ? Quels mots communs peut-on trouver avec les religions traditionnelles d’Afrique par exemple ? Quant à l’historicité de la révélation chrétienne et de l’accomplissement du salut elle est proprement incompréhensible dans le cadre de l’hindouisme. |
| (12) Somme contre les Gentils, l 1er, 2. |
| (22) Das Christentum und die Weltreligionen ¬ Ein Durchblick, IBK, Fribourg, 1979. Cité et analysé par José Arregui, Sans exclusion ni inclusion. La relation Israël-Église chez Hans Urs von Balthasar comme paradigme du rapport entre le christianisme et les autres religions, thèse dactylographiée, Institut catholique de Paris, 1990, pp. 220-222. |
| (24) Cf. Mgr Michael Fitzgerald, Dieu rêve d’unité. Les catholiques et les religions : les leçons du dialogue. Entretiens avec Annie Laurent, Bayard, 2005. Celui qui était alors président du Conseil pontifical pour le Dialogue expliquait qu’il était distinct de la mission, mais faisait partie comme elle de l’évangélisation. Il est distinct de la mission, parce que cette sorte d’évangélisation ne vise pas ultimement la conversion des non-chrétiens au Christ. Il est une variété d’annonce du Christ, mais une annonce implicite. Témoigner du Christ est obligatoire, et non convertir au Christ. |
| (25) D’où la fameuse problématique de la double appartenance : « Est-il tout à fait impertinent de se demander s’il n’y a pas une manière chrétienne d’être hindou, bouddhiste, taoïste, confucéen ? », par exemple : « Théologie chrétienne et dialogue interreligieux » dans Revue de l’Institut catholique de Paris, avril-juin 1991, pp. 63-82. |
20:50 Publié dans Textes - comptes-rendus | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Ecrire un commentaire