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28.04.2008
Les anciens combattants de l'amour conjugal
Chaque jour, ils arrivent à la même heure. Très exactement. Ils avancent dans l'allée du parc de cette démarche lente et hésitante que les rhumatismes ont rendu douloureuse, lui appuyé sur sa canne, presque plié en deux, elle tenant son bras, le soutenant tout en lui permettant de croire qu'elle s'appuie sur lui. Leurs pas infimes et la maigreur étique de leurs jambes hésitantes les font ressembler à deux grands oiseaux aux ailes fatiguées avançant avec prudence sur un lac gelé.
Arrivés à leur banc, ils s'y installent en silence et passent plusieurs minutes, sans dire un mot, à observer le passage des chalands. Et celui qui, chaque samedi depuis des années, vient lire sur le banc vert à la peinture écaillée en face du leur a pu faire l'amer constat du changement de coloration du regard porté par ces deux vétérans d'une civilisation subclaquante sur la jeunesse défilant devant eux. D'abord emplis de cette tendresse couronnée d'une pointe de jalousie qui est l'instinct naturel des têtes chenues se penchant sur leurs successeurs, leurs yeux se sont peu à peu voilés d'incompréhension puis d'inquiétude et enfin de lourde tristesse. Les couples du même sexe se tenant par la main, les crachats par terre, les furies hurlant dans leurs téléphones portables, les strings apparents, les hurlements insanes et les vociférations insultantes remplaçant toute communication entre adolescents ont peu à peu eu raison du timide sourire de bonté qui soutenait jadis leur regard.
Après ces quelques minutes de scrutation résignée, le vieil homme sort un journal de la poche intérieure de son lourd manteau sombre, le déploie et en entame la lecture à voix basse à l'attention de son épouse. Celle-ci ferme légèrement les paupières et hoche la tête au rythme des mots lus. Parfois, elle laisse échapper un petit rire saccadé ou un long soupir de réprobation selon la nature des commentaires, toujours véhéments, de son homme.
Une fois la lecture achevée, la vieille dame pose un long baiser sur la joue de son mari qui feint d'en être embarrassé mais pose discrètement sa longue main osseuse d'où jaillissent d'impressionnantes veines mauves sur celle, toute petite et incroyabelement ridée, de sa compagne.
Il y a tant de douceur et de simple félicité dans cet instant qu'on ne peut l'observer sans sentir sa gorge se nouer étrangement, surtout lorsqu'on est un enfant de la génération Meetic, du couple jetable, de la fidélité relative, de la fornication sordide conçue comme un loisir parmi d'autres et des serments sacrifiés sur l'autel de l'égoïsme hédoniste.
Eux sont les anciens combattants de l'amour conjugal, de cet amour humble et apaisé qui affronte le temps soutenu par la force incroyable et la puissante sérénité d'une certitude, celle de leurs valeurs partagées et de leur devoir sanctifié par l'église. Ils sont l'un de ces couples qui ne sont pas terrorisés lorsque la passion se mue en habitude et en tendresse, lorsque les lendemains chantent moins qu'il est conté dans les romans à l'eau de rose et lorsque, face aux difficultés, il faut trouver, pour maintenir l'union, autre chose que l'attraction des corps et des circonstances favorables. Ils sont de ces couples qui savent qu'ils s'inscrivent dans l'héritage et la transmission, qui savent qu'ils ne sont pas deux individus accolés mais une nouvelle entité porteuse d'un destin, celui d'être un foyer, et d'une responsabilité, celle de le consolider et de le défendre.
Bien sûr, on peut lire au cœur de la multitude de crevasses qui irrigue leurs visages antiques toutes les douleurs, tous les drames et toutes les embûches de cette si longue marche conjointe. Ici la mort d'un nourrisson, là la maladie, l'ennui dans ce coin, la tentation dans cet autre … Au cours de ces années devenues innombrables, ils ont bien sûr douté, hésité, trébuché même, mais la main de l'autre était toujours là pour relever et consoler. S'ils se sont parfois penchés au dessus de l'abîme, jamais ils ne s'y sont laissé choir.
Et aujourd'hui ils sont là, main dans la main, profitant de leurs ultimes jours pour chérir l'autre et le remercier de sa présence à l'heure où les corps craquent et souffrent, où les enfants s'éloignent, où le vin n'enivre plus et où la musique fait doucement couler les larmes de la nostalgie.
Source : Zentropa.
10:27 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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