« Liquider Mai 68? | Page d'accueil | Pour comprendre mai 68 »
05.05.2008
Mai 68...autre chose qu'une révolution de l'ego ?
Une initiative réalisée en collaboration avec le Service de Philosophie morale et politique de l'Université de Liège semble indiquer que l'"esprit de mai 68" a encore de beaux jours devant lui. Selon le communiqué de presse du comité organisateur du week-end "Actualités de Mai 68", l'initiative annoncée entend bouleverser les idées reçues sur le joli mois de mai. Pour notre part, nous pensons que ce communiqué ne fait que confirmer l'analyse réalisée par P. de Plunkett et que nous avons publiée dans le précédent message posté sur ce blog. Nous reproduisons ci-dessous le communiqué de presse en soulignant les passages du texte qui prouvent amplement que, quoi que l'on fasse, on ne peut sortir des clichés de Mai 68. Nous commentons ensuite notre choix sans concessions ni langue de bois afin de susciter le débat d'idées. Libre à nos détracteurs de venir s'exprimer sur ce blog s'ils l'estiment nécessaire.
" Les 30, 31 mai et 1er juin, à l'Université de Liège et à Périple en la Demeure (à Limerlé, près de Gouvy dans les Ardennes), le monde universitaire et le monde associatif se rencontrent pour un week-end autour de Mai 68. Entre conférences-débats, tables rondes, expositions, projections, discussions, concerts, spectacles, le week-end « Actualités de Mai 68 » vise à montrer ce que fut Mai 68 en réalité, au-delà des idées reçues. Il est ouvert à tous, quels que soient l'âge et le diplôme.
Présentation :
Le week-end « Actualités de Mai 68 » veut être avant tout une entreprise de démystification de deux clichés qui circulent actuellement sur les pratiques et les pensées issues de Mai 68. Mai 68 aurait été une destruction des règles, une suppression de l’ordre, une abolition des institutions conduites par une glorification du désir délié de toute norme, en vue d'une pure et simple libération de l'individu. On tiendrait là le ferment du néo-libéralisme consumériste qui nous est contemporain. D'autre part, Mai 68 serait réductible, in fine, à une révolte minime de la bourgeoisie étudiante parisienne, révolte qui aurait donné un peu d'air à une société trop ordonnée, hiérarchisée, renfermée.
À rebours de ces clichés, nous soutenons au contraire que les mouvements de Mai 68 ont fait l'expérience de formes de vie qui, si elles voulaient en finir avec les rapports hiérarchisés d'autorité et de domination, n'en proposaient pas moins la création de rapports sociaux et inter-individuels dont la règle est l'égalité. Nous affirmons d'autre part que Mai 68 ne saurait être réduit à une révolte étudiante parisienne et que, comme tout événement social et politique, il s'inscrit dans une histoire, et surtout dans un contexte international (guerre du Vietnam, révolution culturelle chinoise, émeutes raciales aux Etats-Unis, etc.) qui en détermine les significations et qu'il contribue en retour à transformer. En ce sens, loin de rompre avec les idéaux d’émancipation cosmopolite et de marquer la naissance du relativisme et de l’individualisme, Mai 68 en serait à l'inverse une réactivation originale, à la fois pratique et théorique.
C'est à partir de là que Mai 68 cesse d'être le simple souvenir d'une révolution idéale, donnant lieu à de grand-messes commémoratives. Comprendre ce qui s'est passé et ce qui s'est pensé en Mai 68 est la condition pour que, aujourd'hui, Mai 68 vive encore et se renouvelle : pour que Mai 68 continue de transformer notre monde. Voilà pourquoi nous tenons à ce que le week-end organisé à l'ULg et à Périple en la Demeure soit ouvert à tous ceux qui, dans leurs luttes et leurs pratiques d'aujourd'hui, maintiennent vivants et actualisent l'esprit et la force critiques des mouvements de Mai.
Programme résumé :
Vendredi à l'Université de Liège, de 10h00 à 17h00 : Les pensées 68 ou l'universalité en question
Vendredi soir à Périple en la Demeure, dès 20h00 : Autour du Front Populaire
Samedi matin à Périple en la Demeure, de 10h00 à 12h30 : Etudiants et intellectuels – entre 68 et 2008
Samedi après-midi à Périple en la Demeure, de 14h00 à 19h30 : Le 68 ouvrier
Samedi soir à Périple en la Demeure, dès 20h00 : Musique et littérature
Dimanche à Périple en la Demeure, de 9h00 à 19h00 : 68-2008 : un mouvement international "
-----------------------------------------
Nos commentaires personnels :
Le terme "formes de vie" est admirablement bien choisi. En effet, voilà bien l'expression la plus aboutie du relativisme de l'idéologie soixante-huitarde : considérer que la vie n'a pas d'essence, de règles et de caractères permanents. Les "formes de vie" sont à réinventer continuellement et perpétuellement. Malgré les déclarations de bonnes intentions de l'initiative universitaire désirant dépasser le cliché "relativiste", plusieurs passages du communiqué indiquent clairement que ce relativisme est toujours revendiqué avec force par les néo soixante-huitards liégeois. Il faut que l'énergie de Mai 68 continue de "transformer le monde" dans les "luttes" et les "pratiques" d'aujourd'hui. La révolution doit être permanente sur le plan politique comme sur le plan individuel et l'égalité est un combat de tous les instants disait Trotsky, une des figures de référence de nombreux leaders étudiants de l'époque.
Les rapports sociaux "hiérarchisés" sont associés aux rapports de "domination". Effectivement, selon l'idéologie soixante-huitarde, notamment dans le domaine de la pédagogie, la transmission du savoir du "maître" vers le "disciple" n'est pas considérée comme une pratique éducative fondamentalement sage et naturelle. Que du contraire, le maître, malgré toute son expérience, n'a aucune prééminence sur son disciple, qui a autant de "richesses" à apporter à son instructeur que lui-même peut lui en apporter. Et si le Professeur, du haut de sa chaire, continue à considérer l'étudiant comme un individu à élever progressivement au rang de ses pairs professeurs, cela signifie indubitablement, aux yeux des héritiers de mai 68, que le maître exerce alors envers son disciple un rapport insupportable de domination. Ce rapport de domination doit donc être transformé en un rapport "inter-individuel dont la règle est l'égalité". Cette analyse est typique de l'utopie qui caractérise l'idéologie de 68, utopie allant jusqu'à nier le réel le plus basique. De par cette négation du réel, la concrétisation de l'idéologie soixante-huitarde ne peut d'ailleurs s'accompagner que d'une hypocrise gigantesque puisque le Professeur, acquis à cette néo-pédagogie, tentera de faire croire à son étudiant qu'il est son égal tandis que la réalité viendra continuellement démentir ce présupposé posé de façon purement arbitraire. La collaboration réciproque censée exister entre le Professeur et l'étudiant ne sera en défintive qu'une forme de manipulation déguisée, ce que les étudiants intelligents sont d'ailleurs loin d'ignorer dans les écoles. Cette lutte de Don Quichotte contre le réel, par essence "créateur d'inégalité", permet finalement d'expliquer assez bien ce besoin consubstantiel à l'idéologie néo-soixante-huitarde de vouloir continuellement transformer le monde imparfait : nous assistons tout simplement aujourd'hui encore aux circonvolutions effrénées d'aventuriers à la recherche de la Sainte Egalité qui n'existe pas et à laquelle le bon peuple lui-même ne croit pas.
Nous pensons pour notre part avec Nietzche que l'égalité n'est rien d'autre qu'un concept abstrait revendiqué par ceux qui désirent que leur ego et leur soif d'exister socialement soient érigés en dogmes absolus. Plutôt que de chercher à se dépasser perpétuellement pour acquérir un degré supérieur d'être ("Le Surhomme"), le "dernier homme" préfère contourner l'obstacle et poser dès le départ que tout est égal à tout. Nous ne voyons sincèrement pas en quoi nous sortons ici des clichés relativistes et individualistes de la mythologie soixante-huitarde. Au contraire, l'égalité érigée en tant que nouveau principe dirigeant la société vient pour ainsi dire consacrer le triomphe de l'individualisme. Selon cette idéologie, chaque individu en vaut un autre et la pierre que chacun apporte à l'édifice sociétal est strictement identique en valeur absolue. Le problème étant que, s'il n'existe que des ouvriers égaux pour construire l'onirique édifice de la société à venir, le futur bâtiment risque bien de s'écrouler un jour ou l'autre faute d'architecte et de chef de chantier. Mais sans doute l'asbl "Périple en la demeure" a-t-elle prévu de faire précéder ici le travail des ouvriers d'UTOPIA par l'activité neuronale de l'avant-garde du Prolétariat qui se réunira lors des rencontres intellectuelles annoncées à Liège et à Limerlé pour fin mai ?
Enfin nous ne voyons décidemment pas en quoi le fait de ne pas rompre avec les idéaux "d'émancipation cosmopolite" serait un élément se démarquant de l'imagerie fantasmée de mai 68. Les luttes des années 60 et 70 contre les effets désastreux de l'ultralibéralisme ou de l'impérialisme américain permettaient effectivement de rompre avec certaines habitudes de la société bourgeoise et nous ne remettons pas en cause le caractère juste de certaines de ces luttes, au-delà des récupérations politiques qu'elles ont pu susciter. Mais en l'occurence, l'utilisation dans le communiqué des termes "émancipation cosmopolite" indique clairement ici que cette lutte ne se résume pas seulement au combat contre les dérives de la société marchande, société que le Cercle Gustave Thibon dénonce pour sa part avec virulence lors de ses conférences. A nouveau, l'idéal trotskyste d'une révolution mondiale destructrice des frontières et des identités traditionnelles semble ici clairement envisagé. A cela, il suffira d'opposer le témoignage d'un habitant de Katmandou interrogé récemment à la télévision sur les effets de l'"émancipation cosmopolite" tant prônée à l'époque par les Hippies auprès des jeunes Népalais : "Ce fut une catastrophe, nos jeunes ont été contaminés par leur comportement, ils ne respectaient plus les coutumes ancestrales, ne voulaient plus travailler et passaient leur temps à palabrer dans les rues, à se droguer ou à courir les filles sans songer à fonder une famille stable et durable. Beaucoup de jeunes Népalais rêvaient aussi de partir en Occident pour découvrir la société européenne. Nous en avons beaucoup souffert." Et le journaliste de demander benoitement : "Comment avez-vous réagi alors ?" Réponse : "Nous avons chassé les Hippies et tout est plus ou moins rentré dans l'ordre"...Gageons qu'il sera plus difficile de faire de même en Europe puisque ce sont les mêmes Hippies revenus de Katmandou qui sont désormais aux commandes tandis que leurs fils spirituels peuplent désormais nos universités.
10:59 Publié dans Actualités, Réflexions | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
A lire...pour la détente! http://liege.indymedia.org/news/2008/05/20243.php
Ecrit par : Jean | 05.05.2008
Il peut paraître intéressant, motivant, encourageant de changer le monde, de bouleverser les habitudes, d'éliminer les structures... et c'est bien cette illusion qu'a suivi l'esprit de Mai 68, un esprit vif, un esprit de jeunesse... Arrive un jour où il faut grandir pour se rendre compte alors que la révolution allait à l'encontre de fondamentaux comme nos propres identités et traditions ou encore la place du professeur. Selon moi, continuer à prier Mai 68, 40 ans après, est un manque de maturité.
Maintenant, je ne crois pas non plus qu'il faille s'opposer systématiquement à des idées, des poussées... L'égalité, notamment, même si, par erreur, elle fut défendue comme un principe, n'est pas sans valeur, loin de là. Si je dois retenir un mérite à ces jeunes de Mai 68, c'est bien d'avoir eu quelque part une force d'engagement, un idéal...une "flamme" qui manque cruellement dans la jeunesse actuelle.
Ecrit par : Alex | 05.05.2008
Ecrire un commentaire