« Mai 68...autre chose qu'une révolution de l'ego ? | Page d'accueil | Catéchisme de papier... »
09.05.2008
Pour comprendre mai 68
" Mais en fait, on ne peut rien comprendre à ce qui s’est passé en Mai 68 si l’on ne réalise pas qu’à l’occasion de ces journées deux types d’aspirations totalement différentes se sont exprimés. A l’origine mouvement de révolte contre l’autoritarisme politique, Mai 68 fut d’abord, indéniablement, une protestation contre la politique-spectacle et le règne de la marchandise, un retour à l’esprit de la Commune, une mise en accusation radicale des valeurs bourgeoises. Cet aspect n’était pas antipathique, même s’il s’y mêlait beaucoup de références obsolètes et de naïveté juvénile.
La grande erreur a été de croire que c’est en s’attaquant aux valeurs traditionnelles qu’on pourrait le mieux lutter contre la logique du capital. C’était ne pas voir que ces valeurs, de même que ce qu’il restait encore de structures sociales organiques, constituaient le dernier obstacle à l’épanouissement planétaire de cette logique. Le sociologue Jacques Julliard a fait à ce propos une observation très juste lorsqu’il a écrit que les militants de Mai 68, quand ils dénonçaient les valeurs traditionnelles, « ne se sont pas avisés que ces valeurs (honneur, solidarité, héroïsme) étaient, aux étiquettes près, les mêmes que celles du socialisme, et qu’en les supprimant, ils ouvraient la voie au triomphe des valeurs bourgeoises : individualisme, calcul rationnel, efficacité ».
Mais il y eut aussi un autre Mai 68, d’inspiration strictement hédoniste et individualiste. Loin d’exalter une discipline révolutionnaire, ses partisans voulaient avant tout « interdire d’interdire » et « jouir sans entraves ». Or, ils ont très vite réalisé que ce n’est pas en faisant la révolution ni en se mettant « au service du peuple » qu’ils allaient satisfaire ces désirs. Ils ont au contraire rapidement compris que ceux-ci seraient plus sûrement satisfaits dans une société libérale permissive. Ils se sont donc tout naturellement rallié au capitalisme libéral, ce qui n’est pas allé, pour nombre d’entre eux, sans avantages matériels et financiers."
A. de Benoist
10:11 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Dans un hors-série du Magazine Littéraire ("1966-1996, la passion des idées"), Pascal Bruckner revient sur le mouvement de Mai 68, notamment sur ses slogans ("La tentation de l'individualisme", pp.16-20). Il analyse ainsi les plus connus d'entre eux, les grands classiques que sont "Plus je fais l'amour, plus je fais la révolution", "Vivre sans temps morts, jouir sans entraves", "Ne faites jamais confiance à quelqu'un qui a plus de trente ans", ou encore l'inoubliable "Soyez réaliste, demandez l'impossible". Ce faisant, il montre combien ces slogans, sous couvert de révolution politique, sont en fait les signes de "l'émergence tonitruante de l'individualisme dans l'univers démocratique" (p.17). Le droit au plaisir surpasse tous les interdits, et le corps de se voir alors investit d'une charge subversive, brisant de la sorte les fondements de l'ordre établi. N'oublions pas l'influence de Wilhelm Reich, pour qui l'orgasme était censé nous protéger de tous les maux abominables, notamment du nazisme et du stalinisme. Or, si nous ne vivons effectivement pas sous le coup de telles abominations, on pourra cependant s'interroger sur la perspicacité d'une telle vision politique, l'ultra-libéralisme n'étant pas, si l'on peut dire, la plus grande force démocratique qui soit (je renvoie au commentaire précédent sur Guy Quaden).
Bref, comme le souligne Bruckner, "L'ironie un peu triste de ces formules, c'est qu'elles sont devenues très vite les slogans de la société de consommation, elle aussi soucieuse d'abolir tout ce qui dans la vie suppose attente, maturation, retenue. Le 'tout, tout de suite' s'est transformé en préceptes des organismes de crédit, des distributeurs automatiques de billets, des supermarchés" (p.18). C'est pourquoi on ne peut que sourire quand on voit certains s'acharner à défendre bec et ongles ce mouvement dans son entier, refusant toute critique, même nuancée, montrant combien cet évènement est devenu le point de départ d'une nouvelle civilisation, le Big-Bang originel d'un monde nouveau, alors qu'il ne semble être, in fine, que ce moment où l'enfant, trompant la vigilance de ses parents, plonge sa main dans la confiture et se bat depuis lors pour qu'elle puisse y rester. "Le contestataire de 68 portait aussi en lui un vieux poupon geignard, vorace, impatient d'être heureux tout de suite, certain que la collectivité lui doit tout, qu'il mérite la meilleure des existences du simple fait d'être né" (p.20) Depuis, on parle de l'infantilisation de la société...
Ecrit par : Jean | 10.05.2008
Ecrire un commentaire