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17.05.2008
Le matérialisme pratique du monde moderne
Nous disions que le « pragmatisme » représente l'aboutissement de toute la philosophie moderne et son dernier degré d'abaissement; mais il y a aussi, et depuis plus longtemps, en dehors de la philosophie, un « pragmatisme » diffus et non systématisé, qui est à l'autre ce que le matérialisme pratique est au matérialisme théorique, et qui se confond avec ce que le vulgaire appelle le « bon sens ». Cet utilitarisme presque instinctif est d'ailleurs inséparable de la tendance matérialiste. Le « bon sens » consiste à ne pas dépasser l'horizon terrestre, aussi bien qu'à ne pas s'occuper de tout ce qui n'a pas d'intérêt pratique immédiat; c'est pour lui surtout que le monde sensible seul est « réel », et qu'il n'y a pas de connaissance qui ne vienne des sens; pour lui aussi, cette connaissance restreinte ne vaut que dans la mesure où elle permet de donner satisfaction à des besoins matériels, et parfois à un certain sentimentalisme, car, il faut le dire nettement au risque de choquer le « moralisme » contemporain, le sentiment est en réalité tout près de la matière. Dans tout cela, il ne reste aucune place à l'intelligence, sinon en tant qu'elle consent à s'asservir à la réalisation de fins pratiques, à n'être plus qu'un simple instrument soumis aux exigences de la partie inférieure et corporelle de l'individu humain, ou, suivant une singulière expression de Bergson, « un outil à faire des outils »; ce qui fait le « pragmatisme » sous toutes ses formes, c'est l'indifférence totale à l'égard de la vérité.
Dans ces conditions, l'industrie n'est plus seulement une application de la science, application dont celle-ci devrait, en elle-même, être totalement indépendante ; elle en devient comme la raison d'être et la justification, de sorte que, ici encore, les rapports normaux se trouvent renversés. Ce à quoi le monde moderne a appliqué toutes ses forces, même quand il a prétendu faire de la science à sa façon, ce n'est en réalité rien d'autre que le développement de l'industrie et du « machinisme » ; et, en voulant ainsi dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes n'ont réussi qu'à s'en faire les esclaves, comme nous le disions au début : non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s'il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes. En effet, la « spécialisation », si vantée par certains sociologues sous le nom de « division du travail », ne s'est pas imposée seulement aux savants, mais aussi aux techniciens et même aux ouvriers, et, pour ces derniers, tout travail intelligent est par-là rendu impossible; bien différents des artisans d'autrefois, ils ne sont plus que les serviteurs des machines, ils font pour ainsi dire corps avec elles ; ils doivent répéter sans cesse, d'une façon toute mécanique, certains mouvements déterminés, toujours les mêmes, et toujours accomplis de la même façon, afin d'éviter la moindre perte de temps ; ainsi le veulent du moins les méthodes américaines qui sont regardées comme représentant le plus haut degré du «progrès ». En effet, il s'agit uniquement de produire le plus possible; on se soucie peu de la qualité, c'est la quantité seule qui importe; nous revenons une fois de plus à la même constatation que nous avons déjà faite en d'autres domaines.
La civilisation moderne est vraiment ce qu'on peut appeler une civilisation quantitative, ce qui n'est qu'une autre façon de dire qu'elle est une civilisation matérielle. Si l'on veut se convaincre encore davantage de cette vérité, on n'a qu'à voir le rôle immense que jouent aujourd'hui, dans l'existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d'ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu'il n'y ait que cela qui compte, ce qui s'accorde avec le fait déjà signalé que la seule distinction sociale qui ait subsisté est celle qui se fonde sur la richesse matérielle. Il semble que le pouvoir financier domine toute politique, que la concurrence commerciale exerce une influence prépondérante sur les relations entre les peuples; peut-être n’est-ce là qu'une apparence, et ces choses sont elles ici moins de véritables causes que de simples moyens d'action; mais le choix de tels moyens indique bien le caractère de l'époque à laquelle ils conviennent. D'ailleurs, nos contemporains sont persuadés que les circonstances économiques sont à peu près les uniques facteurs des événements historiques, et ils s'imaginent même qu'il en a toujours été ainsi; on est allé en ce sens jusqu'à inventer une théorie qui veut tout expliquer par là exclusivement, et qui a reçu l'appellation significative de « matérialisme historique ». On peut voir là encore l'effet d'une de ces suggestions auxquelles nous faisions allusion plus haut, suggestions qui agissent d'autant mieux qu'elles correspondent aux tendances de la mentalité générale ; et l'effet de cette suggestion est que les moyens économiques finissent par déterminer réellement presque tout ce qui se produit dans le domaine social. Sans doute, la masse a toujours été menée d'une façon ou d'une autre, et l'on pourrait dire que son rôle historique consiste surtout à se laisser mener, parce qu'elle ne représente qu'un élément passif, une « matière » au sens aristotélicien; mais aujourd'hui il suffit, pour la mener, de disposer de moyens purement matériels, cette fois au sens ordinaire du mot, ce qui montre bien le degré d'abaissement de notre époque; et, en même temps, on fait croire à cette masse qu'elle n'est pas menée, qu'elle agit spontanément et qu'elle se gouverne elle-même, et le fait qu'elle le croie permet d'entrevoir jusqu'où peut aller son inintelligence.
René GUENON, La crise du monde moderne.
Photogramme extrait de Metropolis, Fritz LANG, 1927
12:13 Publié dans Citations, Réflexions | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : crise du monde moderne, guénon, matérialisme
Commentaires
A propos d'Evola, un auteur entre autres contre-révolutionnaire et royaliste proche de Guénon:
Paru aux éditions Pardès en 2008 :
GUIDE DES CITATIONS EVOLA.
MANUEL DE PETITE ET DE GRANDE GUERRE SAINTE POUR LES HOMMES MILIEU DES RUINES.
Citations réunies et classées par Antoine Dectot de Christen.
128 pages. 14 euros.
Quatrième de couverture :
L’œuvre immense, complexe et étonnamment cohérente que nous a légué Julius Evola (1898-1974) se caractérise par le paradoxe suivant, qui en fait toute la valeur et l’importance : elle est à la fois intemporelle et «d’une brûlante actualité». Les principes traditionnels qu’elle expose et sur lesquels elle est bâtie sont des principes essentiellement métaphysiques et normatifs. Par conséquent, bien qu’ils aient été reconnus partout et respectés par tous en des temps meilleurs, ces principes n’appartiennent pas au courant de l’histoire, parce qu’ils sont au-delà de l’histoire, et il est donc possible de s’y référer à n’importe quel moment de l’histoire.
Ce guide tente de restituer l’essentiel de cette œuvre, aussi bien de sa partie intemporelle que de celle concernant le monde moderne et les voies pour le combattre et/ou s’y soustraire.
«Seul compte, aujourd’hui, le travail de ceux qui savent se tenir sur les lignes de crête: fermes sur les principes; inaccessibles à tout compromis; indifférents devant les fièvres, les convulsions, les superstitions et les prostitutions sur le rythme desquels dansent les dernières générations. Seule compte la résistance silencieuse d’un petit nombre, dont la présence impassible de « convives de pierre » sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeurs, à construire un pôle qui, s’il n’empêchera certes pas ce monde d’égarés et d’agités d’être ce qu’il est, permettra cependant de transmettre à certains la sensation de la vérité – sensation qui sera peut-être aussi le déclic de quelque crise libératrice» (Révolte contre le monde moderne).
Index :
Absolu - Action - Âges - Agir sans agir - Agitation - Alpinisme - Américains - Amour - Apoliteia - Aristocratie - Art - Art royal - Aryen - Ascèse - Bouddhisme - Bourgeoisie - Caste - Catholicisme - Chevalerie - Chevaucher le Tigre - Christianisme - Connaissance - Contemplation - Crise - Dadaïsme – Démocratie - Démonie de l’économie - Désir - Détachement - Droite - Droiture - Empire - Ésotérisme - Esprit - État - Éthique - Évolutionnisme - Existentialisme - Expérience - Fascisme - Féminisme - Femme - Franc-maçonnerie - Graal - Guerre - Guerre Occulte - Héroïsme - Hétérogénéité des fins - Hiérarchie - Histoire - Homme - Homme différencié - Homme moderne - Homme traditionnel - Humanisme - Humanité - Hyperboréens - Immortalité - Individualisme - Inégalité - Initiation - Initiation « autonome » - Initié - Involution - Islam - Juif - Liberté - Liberté sexuelle - Manifestation - Marxisme - Monarchie - Monde de la Tradition - Monde moderne - Montagne - Morale - Mort - Moyen Âge - Mystères - Mysticisme - Mythe - Nationalisme - National-socialisme - Nature - Nature propre - Néo-spiritualisme - Nietzsche - Nihilisme - Nirvâna - Nord - Normalité - Organicisme - Pensée - Personne - Pitié - Plus que vie - Préexistence - Psychanalyse - Puissance - Race - Réalisation métaphysique - Réforme - Régression des castes - Renaissance - Révolte contre le monde moderne - Révolution française - Rite - Roi - Rome - Samsâra - Sauvages - Science moderne - Science traditionnelle - Sentiment - Sexe - Sexes - Spiritualité - Sport -Suffrage universel - Suicide - Symbole - Tantrisme - Taoïsme - Totalitarisme - Tradition - Travail - Universalité - Veilleurs - Vérité - Vertu - Vie - Virilité - Vision du monde - Voie de la main gauche - Volonté - Zen.
Ecrit par : Apoliteia | 25.05.2008
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