28.01.2009

Le vilain monde...

Nous avons reçu par mail le texte suivant. Il s'agit d'une carte blanche faisant suite au licenciement de la rédactrice en chef, ainsi que de trois journalistes de l'hebdomadaire "Le vif-L'Express". Dans cette carte blanche, rédigée par l'Association de Journalistes Professionnels et quelques professeurs d'universités francophones, on ne peut qu'appuyer l'ahurissement qui habite nos pourfendeurs du groupe Roularta, représenté par Mr Amid Faljaoui, devant une décision apparemment mue par des considérations plus idéologiques qu'économiques.

Il n'empêche...Considérer ces licenciements comme plus qu'une péripétie douloureuse face à ceux qui se déroulent tous les jours en Belgique nous semble  être un argument léger. Pourquoi est-ce pire? Parce qu'il s'agit de la presse? Et que la presse est garante de notre démocratie?  Parce que les journalistes sont, selon l'expression convenue, les chiens de garde de la démocratie?

Dire que ce magazine avait fondé sa crédibilité sur sur "une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’ égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta–  que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge" nous fait quelque peu sourire. Pourquoi? Parce que nous gardons à l'esprit le dossier que Le Vif consacra à la disparition des cathos, dossier qui se voulait d'une réelle objectivité, puisqu'il ne faisait, in fine , que reprendre les clichés, les stéréotypes et les préjugés les plus éculés sur l'Eglise Catholique. Mgr Harpigny était jugé comme un vilain parce que "rattaché à Rome", ce qui ne peut que faire rire quand on parle d'un évêque! On préférait interviewer le gentil prêtre progressiste pour qui l'Eglise, malheureusement, retournait en arrière (en arrière de quoi, on se le demande bien...pas le journaliste). On affirmait enfin, sans rire, que les cathos allaient disparaître, surtout si ils continuaient sur cette voie, celle tracée par un pape qui, quand même, a été dans les jeunesses hitlériennes...

Jamais nous ne remercierons assez Le Vif pour cette annalyse tonique, lucide et objective qui montre combien notre sort les interpelle! Surtout, on se demande vraiment où se trouve leur soi-disant totale indépendance face aux pouvoirs politiques quand, sur un tel sujet, ils ne font que reprendre et amplifier les visées politiques de nos idéologues en loge quand à la destruction des dernières miettes de la civilisation chrétienne. Que Le Vif devienne un magazine "aligné", cela est depuis longtemps, à nos yeux, le cas. Que l'on vienne crier combien le monde est vilain nous remplis d'une joie certaine tant ceux-là même qui le crient ne se rendent pas compte combien ils ont contribués à l'avènement de cette société libérale-libertaire...

A mort Le Vif? Non, car on ne frappe pas une dépouille...
 

 

 

MERCI DE FAIRE CIRCULER LARGEMENT

    A la suite du licenciement brutal de quatre journalistes, y compris la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d'actualité, Le Vif-L'Express (groupe Roularta), une "carte blanche" (texte ci-dessous) a été rédigée par l'Association des Journalistes Professionnels et par des professeurs d'université responsables des principales écoles de journalisme à Bruxelles et en Wallonie.
    La publication de ce texte a été refusée par les deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique. Les auteurs de ce texte sont aussi consternés par ce refus que par les faits qui ont suscité le texte.
    Contournant ce refus de même engager le débat, nous avons entrepris de faire circuler ce texte par tous les moyens disponibles en dehors des médias dont l'auto-censure ne fait que démontrer par l'absurde les constats très inquiétants soulignés par le texte.
    Nous vous invitons à diffuser largement ce texte. Sa circulation virale démontrera la futilité des efforts de ceux qui pensent qu'il est encore possible aujourd'hui d'étouffer la circulation d'idées qui dérangent ceux qui, par ailleurs, se posent en défenseurs d'une société du dialogue et du débat.

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La carte blanche rédigée par l'Association des Journalistes Professionnels et des professeurs d'université à propos du conflit au Vif et refusée par Le Soir et la Libre Belgique.

Un journalisme mis au pas

Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à quatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif /L’Express n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule hélas chaque jour dans le pays. La mise à l’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’à vingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève en l’occurrence d’une épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général.

Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjà signalé antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui n’a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées.

La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’ égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta–  que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge.

Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d’abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture à un thème moins vendeur. Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise un credo admissible.

L’éditeur du Vif n’est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d’action. En Belgique comme à l’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis.

Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent à cet égard une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion.

A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face à la brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre là étaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales, qui en l’occurrence se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de la paisible entreprise familiale qu’aime à se donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait dès jeudi  un arrêt de travail  –  comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie.

La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier à nos yeux que le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux à court terme.

Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés à l’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie concoctés au nord comme au sud du pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes !

- Martine Simonis, Secrétaire Nationale de l'Association des Journalistes Professionnels
- Pascal Durand, Professeur ordinaire à l'ULg
- Benoit Grevisse, directeur de l'école de journalisme de Louvain (UCL)
- François Heinderyckx, Professeur ordinaire à l'ULB
- Claude Javeau, Professeur émérite de l'ULB
- Jean-Jacques Jespers, directeur de l'école universitaire de journalisme de Bruxelles (ULB)
- Hugues le Paige, journaliste
- Gabriel Ringlet, Professeur émérite de l'UCL
- Marc Sinnaeve, Président du Département journalisme de l'IHECS

 

25.01.2009

Conférence de Bernard Dumont

carolusmagnus.jpgLa conférence de Monsieur Bernard Dumont a rencontré un réel succès ce lundi 19 janvier 2009!

En effet, pas moins d'une cinquantaine de personnes se sont dirigés vers l'auditoire Gothot (Place du XX Août) afin d'écouter le directeur de la revue trimestrielle Catholica  traiter d'un sujet pour le moins d'actualité: les rapports en mutation entre la politique et la religion.

Partant de l'exemple français, et de cette fameuse "laïcité positive" tant vanté par le Président Sarkozy, Mr Dumont a développé, de façon fort claire et structurée, d'une part la généalogie de cette notion (née, comme le rappelle notre conférencier, en notre plat pays!), d'autre part sa relative exportation hors des frontières hexagonales (la pape Benoît XVI lui-même semble l'avoir adoptée). Une troisième partie, sans doute la plus interpellante, revenait sur les principes fondateurs de cette notion, notamment à partir de Kant et de Rousseau, lequel, avec son concept de "religion civile", apparaît comme le véritable "père" d'une religion qui ne dit pas son nom, et surtout, son dogmatisme.

S'en est suivi une heure d'échanges fructueux où notre conférencier a pu éclaircir certains points, en approfondir d'autres, et surtout ouvrir de nouveaux horizons quant à un avenir qui, s'il continue à faire l'impasse sur des valeurs stables, inspirées par plus grand que l'homme, promet une civilisation toujours plus mortifère...

 

Politique et religion : un rapport en mutation

 

 

Le20 décembre 2007, Nicolas Sarkozy a prononcé un discours à Saint-Jean-de-Latran, au cours duquel il a évoqué une « laïcité positive », termes qu’il avait déjà utilisés dans son livre d’entretiens La République, les religions, l’espérance, publié en 2004.

Le fait a suscité une controverse, mais concluait provisoirement une série de débats, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Belgique et en France autour d’une possible distinction entre bonne et mauvaise laïcité, « laïcité de combat »/ « laïcité apaisée », « laïcisme »/ « saine laïcité », et ainsi de suite, et cela tant dans certains milieux politiques que dans des milieux religieux.

Cette convergence étonnante, pour ce qui concerne la France, paraît irréelle, dans la mesure où, à de simples nuances près, le terme « laïcité » (qui a d’ailleurs été forgé en France, jusqu’à plus ample informé, par Littré en 1871) a signifié jusqu’à présent la volonté d’exclusion de la religion catholique hors de la vie publique et des institutions, exclusion résultant d’une doctrine cohérente que les papes d’avant le Concile appelaient le « laïcisme ». Le laïcisme est la finalité, la laïcité, le moyen et le résultat.

D’ailleurs, en France (la « patrie de la laïcité » !) cette conception n’a jamais été définie juridiquement, sinon pour dire qu’elle est un « esprit »[i], voire une « mystique » (Claude Nicolet). La laïcité est comme le « sentire cum Ecclesia » de la République. On notera qu’il en va de même en Italie, où « laico » veut dire irréligieux (et la plupart du temps antireligieux, concrètement, anticatholique).

Je me propose d’aborder successivement les aspects suivants :

1. La genèse de la « nouvelle laïcité », afin d’en éclairer le concept

2. Sa diffusion ad extra, au sein de l’Eglise catholique et ailleurs qu’en France

3. Les questions de fond soulevées par cette évolution.

 

1. Laïcité plurielle, nouvelle laïcité, laïcité positive… : genèse conceptuelle

 

La « nouvelle laïcité » a été lancée il y a déjà un quart de siècle, sous l’effet de trois circonstances conjuguées : 1) la perte de contenu de l’idéologie républicaine, 2) l’effacement du discours antimoderne des responsables catholiques (au premier rang desquels les évêques), et 3) la prise de conscience de la présence massive et mal intégrée de musulmans en Europe, jusque-là négligée.

Ce changement de données suscita l’intérêt de certains sociologues de la religion : en France, avec ce qui deviendra à partir de 1995 le GSRL – Groupe de sociologie de la religion et de la laïcité –, en Belgique, dans le cadre de l’Institut d’études de la religion et de la laïcité de l’ULB, autour d’Albert Bastenier et Hervé Hasquin. En outre, pour ce qui est de la France, l’importante caisse de résonance de la Ligue de l’Enseignement s’est emparée du sujet, en particulier à l’initiative de Jean Baubérot, son secrétaire national, qui est aussi fondateur du GSRL. A l’arrière-plan, le débat a été porté au sein des instances maçonniques, où il a interféré avec certaines luttes d’influence internes. Ces différents laboratoires de pensée étaient, et demeurent, en symbiose et c’est donc en leur sein qu’a été lancé le thème de la nouvelle laïcité, non sans mal.

Les manifestations victorieuses de 1983-84 contre le projet d’intégration complète des écoles privées sous contrat à l’Education Nationale (projet Savary), puis le bicentenaire de la Révolution, très consensuel, sur fond de surexcitation médiatique autour de Jean-Marie Le Pen, et de manifestations identitaires musulmanes (début de l’affaire « du voile »), ont mis en relief la radicalisation de la laïcité « dure », intolérante, mais aussi le caractère vétuste et décalé de ses arguments et slogans. Parallèlement, le développement de la propagande antiraciste, fortement liée à des motifs politiques, a répandu l’idée d’acceptation de la « différence », et a achevé de déprécier les « valeurs républicaines » assimilées aux fantasmes de l’extrême droite. C’est le début de la promotion de la culture métissée, différentialiste et mondialiste. Pendant que le ministre de la Défense Jean-Piere Chevènement se lançait dans des discours d’une laïcité « orthodoxe », l’épouse du président de la République, Danièle Mitterrand, soutenait les musulmanes voilées[ii].

Au-delà d’une cacophonie toute politicienne, cette division entre deux stratégies constituait le début d’une tension qui aujourd’hui n’est pas encore résolue : signe indéniable d’une crise profonde, et en vérité, insurmontable, comme nous allons le voir. Cette crise a vu alterner une suite de victoires et de défaites tantôt des « faucons », tantôt des « colombes » de la laïcité, et cela selon trois phases successives.

 

1/ Une première phase a commencé avec un débat introduit au sein de la Ligue de l’Enseignement.

Jean Baubérot qui était alors président de l’Ecole pratique des Hautes études, et membre de la direction de la Ligue, publie en 1990 un livre intitulé Vers un nouveau pacte laïque (éd. du Seuil), dans lequel il détaille l’idée de « laïcité plurielle » qu’il avait déjà lancée quelques années auparavant. Son discours comportait deux aspects : 1/ une détente par rapport à l’Eglise catholique, honorée pour avoir fini par accepter sa privatisation, acceptation qui impliquait désormais de faire cesser toute agressivité à son encontre ; 2/ la dissolution des vestiges de l’ancienne présence publique de l’Eglise, au nom de la reconnaissance de la pluralité des « croyances », religieuses ou areligieuses, compte tenu de l’évolution de la société française (pourcentage de catholiques déclarés en nette diminution, présence numériquement importante de musulmans, notamment). En réalité, le raisonnement visait un triple objectif : 1/ faire accepter par la partie musulmane le principe de la privatisation ; 2/  faire comprendre aux laïcistes que leur but principal (l’élimination de l’Eglise) pouvait achever de se réaliser par la dissolution plus que par une attaque frontale devenue désuète et contre-productive ; 3/ enfin, prévenir toute velléité contestataire de l’Eglise au cas où elle serait tentée de sortir du rang qu’elle avait accepté.

Ces idées se diffusent par étapes successives, notamment à partir de 1995 – date de la fondation du GSRL, à l’initiative précisément de Jean Baubérot. Le clan le la laïcité de combat apparaît isolé, ringard. Baubérot parle alors d’une « nouvelle laïcité », expression qu’il défend au congrès de la Ligue de l’Enseignement de l’année 2000 (dont l’objet est, de manière très neutre, intitulé « Laïcité 2000 », façon de ne pas prendre parti).

 

2/ Une deuxième phase commence alors. 

Les laïques à l’ancienne mode se reprennent dès le milieu des années 90. Ils le font en mettant à l’ordre du jour le combat contre les sectes qui leur permet de développer leurs thèmes traditionnels et de réaliser quelques amalgames utiles. Certains événements leur sont favorables : les violences des islamistes algériens, les délires des Talibans, le crime collectif de l’Ordre du Temple solaire. C’est la période d’embellie des polices privées (simple reconduction de l’Affaire des Fiches) avec l’apparition du Réseau Voltaire (1994). Un nouveau type de structures émerge, associant le militantisme idéologique, l’implantation dans les médias et l’appui étatique. Ainsi en va-t-il de l’Observatoire de lutte contre les sectes, institué en 1996. Le vétéro-laïcisme relève la tête, on promène en Europe Tasleema Nasreen et un nouveau discours antichrétien se fait jour. Pour faire pièce à Jean Baubérot apparaît un nouvel auteur, promu avec l’appui évident de certains groupes maçonniques : Henri Pena-Ruiz (La laïcité, en 1998, Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité, en 1999, La laïcité pour l’égalité, 2001…).

 

3/ Cependant la « nouvelle laïcité » continue d’avancer.

Cette avance a connu deux moments forts : 2003, 2008.

2003. On pense déjà au centenaire tout proche de la loi de Séparation (1905). Le premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, annonce la couleur, Nicolas Sarkozy étant son ministre de l’Intérieur. Le mot d’ordre est clair : « Inventer une nouvelle laïcité », « une laïcité qui ne soit pas négative, mais qui exprime la liberté que chacun a en soi, et porte l’égalité de toutes les religions ». « J’aimerais lancer une dynamique positive de la laïcité dégagée des relents sectaires du passé »… (17 mars 2003, entretien J.-P. Raffarin dans Le Point).

Un rapport est confié au vice-président de l’Assemblée nationale, François Baroin, qui le remet au premier ministre en mai de la même année 2003. Il paraît sous le titre Pour une nouvelle laïcité. Ce rapport d’orientation se présente en termes politiques : la « nouvelle laïcité » est, pour la droite majoritaire depuis avril 2002, le moyen de faire montre de sa responsabilité laïque, en programmant une « troisième voie » entre, d’une part, la laïcité de combat désormais dépassée, et le communautarisme auquel aboutit le multiculturalisme exacerbé promu jusqu’alors par la gauche. Ainsi la « nouvelle laïcité » apparaît-elle comme un aggiornamento laïque et non comme une trahison.

La nouvelle laïcité, selon le rapport Baroin, c’est la Séparation appliquée avec cohérence : reconnaissance pragmatique du « fait » religieux, liberté du culte (non plus de l’Eglise seule, mais aussi de l’islam comme une « religion de la France »), et stricte neutralité de l’Etat. Cependant cette reconnaissance et cette neutralité ont des limites. « Chacun doit avoir la liberté de croire ou de ne pas croire. Chacun doit aussi avoir le droit d'abandonner sa religion et de se convertir. La liberté religieuse est un principe qui doit être accepté par l'ensemble des religions présentes en France ». Il importe donc que l’islam suive en cette matière l’exemple de l’Eglise catholique : « Le principe de laïcité est aujourd'hui compris de façon positive comme facteur de liberté dans notre société. C'est en particulier la position de l'Eglise catholique qui a fait sienne une laïcité apaisée, c'est un acquis important du XXe siècle. Il faut donc veiller à préserver cet équilibre, c'est pourquoi les principes fondamentaux de la loi de 1905 doivent être maintenus ».

Nous voyons ainsi que la nouvelle laïcité ne s’interdit pas de renouer avec certaines pratiques d’origine (la Constitution civile du clergé), puisque tout en prétendant ne pas être concernée par les problèmes internes aux systèmes religieux, elle leur enjoint néanmoins de transformer le cas échéant leurs propres principes. Elle va même plus loin, puisque le même rapport s’autorise à distinguer entre un bon et un mauvais islam, le mauvais étant qualifié de « fondamentalisme »[iii]. « L'erreur de 1989 a été de considérer que le voile islamique était un signe d'appartenance religieuse alors qu'il s'agit en fait d'un attribut des fondamentalistes qui s'inscrit dans un modèle de société fondé sur une logique de ghetto et hostile aux valeurs de la démocratie. L'islam n'est pas incompatible avec la République, c'est le fondamentalisme qui l'est. » Cette interprétation de la signification du port du voile est plutôt discutable, tout comme la distinction entre islam et fondamentalisme.

Par la suite, les longues discussions autour du projet de constitution européenne et de la référence aux origines chrétiennes de l’Europe ont ravivé une fois de plus les hostilités entre les camps, et donné l’avantage temporaire aux faucons de la laïcité.

 

2008. Discours Sarkozy au Latran. Ce discours vient compléter le « plan » Baroin. Les points les plus marquants en sont, outre la consécration du qualificatif « positive », l’allusion aux racines chrétiennes de la France (et même au baptême de Clovis) et les paroles de repentance envers les mauvais traitements réservés aux catholiques au moment de la Séparation. Mais surtout la confirmation de la ligne Baroin.

« […] nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j’ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran. »

« La France a beaucoup changé. Les Français ont des convictions plus diverses qu’autrefois. Dès lors la laïcité s’affirme comme une nécessité et une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école. »

« C’est pourquoi j’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. Il ne s’agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. »

 

2. La nouvelle laïcité ad extra

 

Même si le discours du Latran peut être compris comme une manœuvre pour séduire un électorat catholique qui tend depuis plusieurs années à se droitiser, on ne saurait le réduire à ce seul motif, surtout si on le considère dans le cadre de l’élaboration de la nouvelle laïcité, avec notamment son cortège de luttes d’influence entre obédiences anti et pro-américaines. Il coïncide surtout très bien avec un mouvement général constaté à l’intérieur de l’Eglise catholique tout comme dans une fraction importante des intellectuels organiques de la démocratie européenne, autour de Habermas en particulier.

On peut considérer trois secteurs de mise à l’ordre du jour de la nouvelle laïcité dans les sphères catholiques : au sein de l’épiscopat français, dans la politique vaticane, enfin dans le milieu culturel dominé par l’héritage démocrate-chrétien en Italie et en Espagne.

 

1/ l’épiscopat français

Certains évêques (NN.SS. Hippolyte Simon, Gérard Defois, Claude Dagens), diverses commissions de la conférence des évêques de France ou son président ont multiplié les prises de position tendant à affirmer leur adhésion au régime et à son principe de laïcité. On peut dire que depuis les trois rapports Dagens de 1994, 1995 et 1996, non seulement ils ont adhéré à la ligne de la nouvelle laïcité, mais ils ont activement participé à sa formulation et à sa promotion. En outre le terrain a été préparé : participation à la lutte contre les sectes, précédemment, co-participation à des missions de médiation[iv]

Une nuance est cependant à ajouter : en présence de la montée de l’antichristianisme véhiculé par la campagne anti-sectes et la dénonciation des fondamentalismes, les mêmes évêques en quelque sorte spécialisés dans ces questions ont progressivement, et dans le même temps, exprimé des protestations et requis la reconnaissance de l’apport catholique à la construction du régime. Il est clair que le discours de Nicolas Sarkozy au Latran va dans cette double direction.

 

2/ Le Vatican

Les voyages en France de Jean-Paul II, puis dernièrement de Benoît XVI, ont chaque fois été l’occasion d’officialiser ces prises de position et de les faire avaliser par le Vatican. De la sorte, le débat intérieur français a acquis une portée beaucoup plus vaste.

A cet égard, la réponse de Jean-Paul II au cardinal Ricard, du 12 février 2005 – l’année du centenaire de la Séparation –, dont on dit qu’elle fut rédigée par le nonce apostolique en France, comporte une affirmation spécialement importante : « Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église. […] Pour sa part, la non-confessionnalité de l’État, qui est une non-immixtion du pouvoir civil dans la vie de l’Église et des différentes religions, comme dans la sphère du spirituel, permet que toutes les composantes de la société travaillent ensemble au service de tous et de la communauté nationale. »

Bien sûr, le propos est diplomatique, mais il est aussi doctrinal, dans la mesure où depuis l’époque du Concile, les conséquences de certains textes adoptés à l’époque ont été tirées, surtout celles de la Déclaration sur la Liberté religieuse, Dignitatis humanae. L’explicitation concernant la laïcité est arrivée à la toute fin du règne de Jean-Paul II, avec le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, publié en 2004. Le n. 572 introduit ainsi une distinction nouvelle entre le « laïcisme » et le « principe de laïcité », conséquence logique de la position adoptée dans la déclaration conciliaire : « Le principe de laïcité comporte le respect de toute confession religieuse de la part de l’Etat, “qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants. Dans une société pluraliste, la laïcité est un lieu de communication entre les diverses traditions spirituelles et la nation”. Même dans les sociétés démocratiques, il demeure encore, hélas, des expressions de laïcisme intolérant, qui entravent toute forme de la foi, d'importance politique et culturelle, en cherchant à disqualifier l'engagement social et politique des chrétiens, parce qu'ils se reconnaissent dans les vérités enseignées par l'Eglise et qu'ils obéissent au devoir moral de cohérence avec leur conscience; on arrive aussi et plus radicalement à nier l'éthique naturelle elle-même… »

Chacun se souvient certainement du récent voyage de Benoît XVI en France, et des déclarations qu’il a faites sur le même sujet[v]. Il faut lire un long extrait du discours qu’il a prononcé le 12 septembre au Palais de l’Elysée, qui fait écho à l’ensemble de la problématique néo-laïque, avec les nuances signalées de la part des autorités religieuses. 

« De nombreuses personnes en France se sont arrêtées pour réfléchir sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat. […] L’Eglise en France jouit actuellement d’un régime de liberté. La méfiance du passé s'est transformée peu à peu en un dialogue serein et positif, qui se consolide toujours plus. Un nouvel instrument de dialogue existe depuis 2002[vi] et j'ai grande confiance en son travail, car la bonne volonté est réciproque. Nous savons que restent encore ouverts certains terrains de dialogue qu'il nous faudra parcourir et assainir peu à peu avec détermination et patience. Vous avez d'ailleurs utilisé, Monsieur le Président, l'expression belle de “laïcité positive” pour qualifier cette compréhension plus ouverte. En ce moment historique où les cultures s’entrecroisent de plus en plus, je suis profondément convaincu qu’une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l’importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’Etat envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société. […]

Cette dernière idée avait déjà été longuement exposée dans les échanges publics du cardinal Ratzinger puis Benoît XVI avec Marcello Pera[vii] et avec Jürgen Habermas[viii], dans le double contexte de la montée du nihilisme et du refus tenace des institutions européennes de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe. La répercussion de cette participation en acte au « débat public », qui se poursuit d’ailleurs depuis que Benoît XVI a accédé au pontificat, débouche sur le plan pratique sur deux conséquences : 1/ l’idée qu’il existe trois types de laïcité, l’une hostile, l’autre indifférente, la dernière ouverte à la religion[ix] ; et 2/ une faveur marquée pour le modèle américain, considéré comme représentatif de cette ouverture[x].

3/ La répercussion extérieure

Le débat est en un certain sens mondialisé, en raison des migrations massives, de l’affaiblissement de l’Eglise, de la montée en puissance de l’antichristianisme et de Ben Laden… Mais le débat français a été plus aisément répercuté en Italie, et par ailleurs certains milieux italiens et espagnols pénétrés par le néo-conservatisme américain y sont entrés à leur tour.

Italie. Il est vain de vouloir rappeler qu’en Italie, l’Eglise est pour le moins « incontournable », d’où la célèbre phrase de Croce « nous ne pouvons pas ne pas nous dire catholiques ». Mais le heurt a constamment été violent et souvent meurtrier entre catholiques et « laïques ».

En 1995 est né un périodique (hebdomadaire puis mensuel), Liberal. Un incontro tra laici e cattolici, dont le titre résume une partie du programme. L’autre partie, implicite mais évidente dès le départ, est la teinte fortement pro-américaine de l’initiative. Celle-ci ne s’est pas démentie par la suite.

Le thème de la « nuova laicità » s’est développée dans ce contexte. Son point d’orgue le plus récent est la publication d’un livre par le patriarche de Venise, Angelo Scola, Una nuova laicità. Temi per una società plurale (2007).

« Un cadre convenable de laïcité doit m’accorder, à moi qui suis un croyant, d’agir dans la conviction que Dieu régit en dernier ressort l’histoire, avec les implications décisives sur la vie civile, mais il doit aussi reconnaître les mêmes droits et les mêmes devoirs à celui qui nie cette hypothèse [sic] de toutes les fibres de son être. Il me semble alors que, dans une société plurielle, une pleine laïcité requiert les meilleures conditions possibles pour promouvoir les sujets personnels et sociaux cherchant dialogue et reconnaissance réciproque, en vue de la plus grande et la plus harmonieuse entente exigée par le besoin primaire du partage des biens communs, matériels et spirituels » (pp. 20, 21). La seule obligation pratique est d’arriver à la négociation d’un « noble compromis » dont l’ultime arbitre est le peuple (p. 30), « seul juge des sacrifices que chaque partie intéressée doit accepter de consentir ».

En passant les Alpes, la nouvelle laïcité s’est élargie, pour prendre un sens pleinement postmoderne, dépassant la seule sphère religieuse. Elle s’articule alors avec les grandes discussions concernant l’avenir de la démocratie, la recherche des moyens permettant d’éviter la dispersion des sociétés actuelles sous l’onde de choc du relativisme.

 

Espagne.

Le livre du cardinal Scola est sorti presque simultanément en version espagnole, et est venu nourrir un autre débat, dans le climat particulier créé par le gouvernement Zapatero. La nouvelle laïcité y est présentée comme la version intelligente et actuelle de la pluralité religieuse, par opposition à l’anticléricalisme et même à l’irréligion d’un laïcisme hérité du camp républicain de l’époque de la Guerre civile[xi]. En Espagne plus clairement qu’ailleurs, le lien est fait entre nouvelle laïcité et adhésion au modèle américain.

 

3° L’arrière-plan philosophique

 

Il ne peut en aller autrement, si l’on considère le problème de fond, qui est celui de la philosophie politique moderne. Cela nous convie à revisiter deux de ses pères fondateurs, Kant et Rousseau.

 

1/ Kant

L’autonomie et ses problèmes. La valeur suprême de la philosophie moderne, qui constitue la substance de la culture dominante depuis les Lumières, est le concept de liberté conçue comme absence de contrainte de la part de quelque règle externe que ce soit. C’est ce que Kant a nommé l’autonomie, terme signifiant la souveraineté absolue de l’homme sur lui-même, dans ses pensées comme dans sa volonté.

De là découle le problème principal, sinon unique, de la philosophie politique moderne à tout stade de son développement, à savoir : comment concilier la liberté ainsi comprise de chaque individu, donc la multiplicité des libertés négatives, chacune étant réputée souveraine, et l’unité d’un lien social conçu comme un mal nécessaire ou comme une source d’utilité réciproque ? C’est sur le fond de ce lancinant, perpétuel et fondamental problème qu’il faut aborder la question de la laïcité.

De plus cette définition de la liberté en termes négatifs a une conséquence éthique immédiate : elle est un devoir être. La faire adopter s’impose comme une action « émancipatrice ». On sait à quel point l’école « libératrice » a été pensée, depuis Condorcet, comme le creuset de l’homme nouveau, l’homme autonome. C’est ce qui confère nécessairement à la modernité un caractère messianique. Ce caractère n’est pas abandonné aujourd’hui, il a simplement changé d’aspect par rapport à l’époque de la République universelle cherchant à éclairer tous les peuples.

D’autre part, lorsque Kant prétend ériger son jugement propre en loi universelle, il a l’espoir de se situer dans une société homogène où nombre de valeurs sont effectivement partagées. La culture moderne incluait, par utilité et par inertie, bien des éléments de la société chrétienne traditionnelle. Mais la logique interne de la culture moderne commandait d’éroder progressivement ces éléments, et cette érosion s’est traduite par deux signes caractéristiques : la réduction ou l’élimination des valeurs traditionnelles, et l’homogénéité (ou le conformisme renforcé), l’une et l’autre se renforçant mutuellement dans leurs effets. Il est très significatif que tous les partisans de la laïcité (ancienne ou nouvelle, venue du camp laïciste ou des chrétiens ralliés) évoquent « les valeurs de notre société » et réclament des nouveaux venus qu’ils les adoptent. Ainsi en était-il du voile porté par les femmes musulmanes, sans signification autre que traditionnelle avant qu’il ne prenne un sens politique.

Il est paradoxal que la défense d’une version supposée nouvelle de la laïcité n’hésite pas à être aussi exigeante vis-à-vis d’entrants relevant d’aires culturelles différentes (et différentes entre elles), sans transition aucune. Mais pour expliquer cela, il est indispensable de rappeler que la laïcité est un esprit plus qu’une norme juridique, et qu’elle se conçoit dès l’origine comme une religion civile créant ses propres valeurs au gré de l’évolution du sujet collectif qui la construit.

Devenir historique et actualisation. Tel est donc le point de départ de la problématique de la laïcité, et c’est lui qui informe encore l’ensemble de la culture moderne, par-delà les différences d’accents propres à ses ramifications diverses. Et cette problématique n’est pas intemporelle. Elle est aujourd’hui posée tandis que la modernité est entrée dans sa phase tardive, dite postmoderne, caractérisée par la caducité de nombreux aspects antérieurs – décomposition de l’Etat dans sa forme territoriale, mondialisation du marché, radicalisation de l’isolement des individus coupés de leurs racines spatio-temporelles, nihilisme… Il s’agit d’une profonde métamorphose en même temps que d’un achèvement, achèvement qui a aussi valeur de révélateur de contradictions présentes depuis les origines, dont la principale est, comme je l’ai déjà dit, celle de l’un et du multiple en matière de liberté, compte tenu de la définition négative de celle-ci.

L’autonomie est sans limites théoriques. C’est pourquoi la laïcité, si elle implique toujours, historiquement, la lutte, plus ou moins violente, contre la religion (et avant tout contre le christianisme), ne se restreint cependant pas au seul domaine religieux. Elle s’étend à tout le champ philosophique, et finit par se traduire par une véritable haine anti-métaphysique. L’autonomie est comme une bombe à fragmentation, elle explose en tous sens et par étapes successives. L’idéaltype en est : 6 milliards de capricieux sans personnalité, puisque aux dires de Rorty et de Vattimo, la personnalité même est une prison construite par l’imagination (comme la morale est pour Nietzsche une invention des faibles pour contredire la vie).

Seulement si elle est destructrice (et sous cet angle, le terme de la laïcité, c’est le nihilisme), elle est aussi un leurre. Elle l’est de fait, puisque la liberté des individus aujourd’hui se traduit concrètement par la perte du sens (Ratlosigkeit). Et donc nécessairement aussi par le grégarisme, le conformisme, en tant que nécessité d’identification. Etre soi-même, c’est reproduire les modèles offerts par le social – et le social, c’est avant tout la consommation.

La laïcité suit le cours général de la modernité. C’est pourquoi la nouvelle laïcité devrait s’appeler en réalité la laïcité tardive, la religion civile de la postmodernité. Les philosophes de la laïcité ne sont pas aujourd’hui les auteurs secondaires, comme Claude Nicolet. Ce sont les philosophes de la pensée faible, d’Umberto Eco à Fernando Savater et André Comte-Sponville.

 

2/ Rousseau

Voici qui nous conduit à nous reporter au dernier chapitre du Contrat social (Livre IV, chap. VIII), qui expose une manière de voir qui est en réalité commune aux penseurs des Lumières, mais avec les nuances idéologico-politiques propres à Rousseau. Ce chapitre, qui est long, se termine par une suite d’arguments logiquement agencés :

-          d’une part, le « souverain » (la volonté générale) se déclare incompétent en matière morale et religieuse, considérée domaine des opinions, sauf si celles-ci ont des effets sociaux : « Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté ». 

Donc : indifférence de principe en matière de religion, mais droit de regard au nom de l’utilité sociale.

-          D’autre part, « il importe bien à l'Etat que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs » 

L’énoncé est concis, mais il revient à faire intérioriser par le citoyen un fondement moral ou psychologique assurant l’affectio societatis, le désir de vivre ensemble.

-          « Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. »

On retient 1/ que cette « religion civile » est une construction du peuple souverain, qui n’est jamais lié par son avis à un moment donné, mais seulement par l’obligation de l’unité 2/ que cette religion est extrêmement exigeante, dans la logique de la Volonté générale (qui dit à chacun ce qu’il « veut » mieux qu’il ne le pense lui-même parce qu’elle est dépourvue d’égoïsme).

-          La religion civile comporte des dogmes positifs (Rousseau précise : « Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision sans explications ni commentaires. L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois… »), et un seul dogme négatif : « Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul ; c'est l'intolérance : elle rentre dans les cultes que nous avons exclus ».

Les dogmes positifs ont été diversement fixés avec le temps. Aujourd’hui, il en reste les « droits de l’homme », dont le principe premier est la liberté négative, découlant du principe de l’égalité naturelle poussé à l’extrême[xii]. Mais c’est le dogme négatif — c’est-à-dire l’interdit majeur — qui nous parle le plus aujourd’hui :

« Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire : Hors de l'Eglise point de salut, doit être chassé de l'Etat ; à moins que l'Etat ne soit l'Eglise, et que le prince ne soit le pontife. »

On connaît la formule « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », et la menace de mort (physique, civile ou médiatique…) qui pèse sur les récalcitrants, telle que Rousseau la brandit dans ce même chapitre VIII. La laïcité, ancienne ou nouvelle, ne fait pas partie de la religion civile, elle est la religion civile, avec la nécessaire exclusivité de son dogme unique et de son interdit également unique..

oOo

 

Le moment est venu de conclure. Je serai très bref, ne retenant que les idées suivantes :

1/ la laïcité de type jacobin est condamnée par le processus moderne dans son développement historique, car elle ne correspond pas à l’état social de la modernité tardive. Cela n’empêche qu’elle peut, en se reconvertissant, servir d’appoint utile à l’éradication des différences (au premier rang desquelles le christianisme) qui est nécessaire à la réalisation du nihilisme, ce que l’on constate en effet. En ce sens, ce serait une erreur de minimiser le rôle joué par l’antichristianisme en y voyant une activité d’attardés.

2/ la nouvelle laïcité s’étend plus encore que la laïcité antérieure dans le champ social en général et pas seulement dans le secteur des rapports religieux. Elle est appelée à jouer le rôle de principe général du droit dans le sens du relativisme, spécialement dans tous les domaines relevant de la morale tant que cela ne détruit pas de manière immédiate la persistance de l’activité économique, raison d’être ultime des échanges sociaux (avortement, « droit de mourir dans la dignité », eugénisme, « genre »…)[xiii].

3/ La nouvelle laïcité ne résout aucun problème, pas plus que l’agir communicationnel cher à Habermas, qui finit pas être pathétique dans sa recherche des moyens d’assurer la cohésion consensuelle d’une société qui est régie par un principe d’autodestruction.

Tout au plus la nouvelle laïcité, à supposer qu’elle prenne un tour effectivement « positif », représente-t-elle un léger souffle d’oxygène apporté à une société en voie d’étouffement sous la pression de la domination exclusive de l’économie marchande et des conséquences culturelles qui lui sont associées. On comprend donc qu’elle puisse apparaître à certains comme un « idéal historique concret » (comme aurait dit Maritain), bien que les bases sur lesquelles on l’imagine soient déjà condamnées par le devenir de l’histoire moderne, le magistère moral « des » religions relevant d’une tentative d’imitation de ce que fut celui de l’Eglise au temps de l’Ordre moral. Le choc frontal reste le plus probable, car elle atteint la substance même de la vie sociale, dont il reste à savoir si elle est faite uniquement de main d’homme, ou si elle présuppose le respect de la loi naturelle qui a été déposée dans le cœur de ce dernier. Il n’y a pas de tierce possibilité.

 

Bernard Dumont

Liège, 19 janvier 2009

 



[i] Jean Cornec : « La laïcité ne se définit pas, elle se sent, elle se vit » (Laïcité, Sudel 1965, p. 494, cité par Jacqueline Lalouette, « Laïcité, anticléricalismes et antichristianisme », Transversalités n. 108, octobre-décembre 2008, p. 70.

[ii] J.-P. Chevènement : « L’école publique s’est imposée historiquement en France avec l’esprit de libre examen, contre la mainmise de l’Eglise sur l’éducation et l’esprit des enfants. Si d’autres formes d’obscurantisme se lèvent, l’esprit de libre examen reste aussi nécessaire aujourd’hui qu’hier à la République. Et par conséquent la laïcité » (Le Monde, 9 novembre 1989). Danièle Mitterrand quant à elle s’est activée dans le même temps et en sens contraire grâce à la fondation qu’elle a lancée à l’époque, France-libertés.

[iii] « Pour ma part, la définition s'impose d'elle-même : est intégriste celui qui s'oppose à l'application des principes essentiels de la République » (N. Sarkozy, ministre de l’Intérieur et des cultes, 21 octobre 2002).

[iv] Le modèle-type étant constitué par la médiation en Nouvelle-Calédonie, de 1988, réunissant des fonctionnaires, le grand-maître du GODF, le recteur de l’Institut catholique de Paris, le président de la Fédération protestante de France.

[v] Elles ont été immédiatement précédées par un entretien du cardinal Bertone, secrétaire d’Etat, le 9 septembre (entretien à La Croix) : « La conception française de la laïcité a longtemps eu tendance à marginaliser la foi, la cantonnant au domaine privé. De son côté, l’Eglise, en France, qui a pourtant l’habitude d’être en dialogue avec les autres confessions religieuses et avec les autres familles de pensée présentes dans la société française, a souvent peiné à faire comprendre qu’elle ne parle ni n’agit à la manière d’un lobby qui cherche à faire avancer ses intérêts, mais qu’elle veut contribuer, par son expression, à la recherche du bien commun. Heureusement, ces deux éléments ont un peu évolué au cours de ces dix dernières années. Le président Sarkozy en a ainsi donné la mesure lors de son discours au palais du Latran, quand il a parlé d’une laïcité “positive” qui reconnaisse l’importance et la valeur des religions ».

[vi] Allusion aux rencontres régulières instituées par Lionel Jospin en 2002, entre le gouvernement et les représentants des diverses religions en France.

[vii] Cf. Marcello Pera, Joseph Ratzinger, Senza radici. Europa, relativismo, cristianesimo, islam, Mondadori, Milan 2004, avec une lettre-préface de Benoît XVI ; M. Pera est président du Sénat italien, membre de Forza Italia et se dit « laïque » disciple de Karl Popper. Il participe au courant de la revue Liberal déjà mentionnée. M. Pera vient de publier Perché dobbiamo dirci cristiani. Il Liberalismo, l'Europa, l'etica (Mondadori, 2008), chaleureusement loué par le cardinal Camillo Ruini, qui s’est efforcé de longue date de favoriser l’adhésion des catholiques au modèle américain hérité de Locke et Jefferson (C. Ruini, « Liberali e cristiani : la strada è la stessa » [Libéraux et chrétiens : la route est la même], in Liberal, 5 décembre 2008).

[viii] Une suite de débats ont eu lieu entre le cardinal Ratzinger, puis Benoît XVI et Jürgen Habermas, de 2004 à 2007. La thèse de Habermas est proche de celle de Marcel Gauchet, consistant à affirmer que la modernité est « sortie » du christianisme et doit donc reconnaître sa filiation. Dernièrement, Habermas s’étant fait attaquer par le « laïque » Paolo Flores d’Arcais, est apparu comme un défenseur attitré de la nouvelle laïcité, bien que le mot n’ait pas été prononcé.

[ix] Stefano Fontana, 13 septembre 2007 à Madrid. Cet auteur dirige l’Observatoire international Cardinal Van Thuân sur la Doctrine sociale de l’Eglise (Vérone).

[x] Position annoncée dans le discours programmatique de Benoît XVI, du 22 décembre 2005. [Au temps de Pie IX] « Apparemment, il n'existait donc plus aucun espace possible pour une entente positive et fructueuse, et les refus de la part de ceux qui se sentaient les représentants de l'époque moderne étaient également énergiques. Entre-temps, toutefois, l'époque moderne avait elle aussi connu des développements. On se rendait compte que la révolution américaine avait offert un modèle d'Etat moderne différent de celui théorisé par les tendances radicales apparues dans la seconde phase de la Révolution française. »

[xi] Cette présentation est celle des milieux culturels entourant le P.P. (Parti populaire, démo-chrétien) et d’une fraction active de l’épiscopat. Voir Debate actual [Madrid], février 2008.

[xii] « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » « La loi est l'expression de la volonté générale. » (Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, articles 4 et 6).

[xiii] En France, la récente histoire et l’activité de la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité] montrent en quel sens est amené à jouer l’application d’un tel principe. La nouvelle laïcité finit par se comprendre comme une absolue neutralité de la part d’un Etat-notaire enregistrant les désirs de chaque individu à un moment donné, et agissant en Etat-gendarme afin d’apaiser les conflits susceptibles de résulter de cette manière de faire. Est-il utile de préciser que les individus-souverains dont il s’agit se répartissent en (citoyens) actifs et (citoyens) passifs, autrement dit en minorités agissantes d’un côté, en masse informe de l’autre ?