17.02.2008

Textes - comptes-rendus

19 novembre 2007/ULG 

Conférence de l'Abbé Eric de Beukelaer : Le catholicisme face au langage des médias (Compte-rendu)

17 octobre 2007/ULG

Conférence de Monsieur Hervé Pasqua : La Technique et la Grâce (en cours de rédaction)

 

29 septembre 2007/église du Saint-Sacrement

 Conférence de Monseigneur Léonard : Le "Jésus" de Benoît XVI (Texte intégral)

 

26 mars 2007/ULG

Conférence de l'Abbé Barthe : Après la leçon de Ratisbonne : Benoît XVI et le recentrage du dialogue interreligieux (Texte intégral)

 

 

 

21.01.2008

Discours que le pape aurait dû prononcer à la "Sapienza" de Rome

Texte intégral


ROME, Vendredi 18 janvier 2008 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte du discours que le pape Benoît XVI avait préparé pour sa visite à l'Université « La Sapienza » de Rome. Cette visite a été annulée en raison des protestations d'un petit groupe d'enseignants et d'étudiants, mais le pape a fait parvenir son discours, qui a été lu à l'université.

Monsieur le Recteur Magnifique,

Mesdames et Messieurs les Représentants des Autorités politiques et civiles,

Illustres professeurs et membres du personnel technique et administratif,

Chers jeunes étudiants !

C'est pour moi un motif de profonde joie de rencontrer la communauté de la « Sapienza - Université de Rome », à l'occasion de l'inauguration de l'Année académique. Depuis désormais plusieurs siècles cette Université marque le chemin et la vie de la ville de Rome, en faisant fructifier les meilleures énergies intellectuelles dans tous les domaines du savoir. Que ce soit à l'époque où, après sa fondation voulue par le Pape Boniface VIII, l'institution dépendait directement de l'Autorité ecclésiastique, ou successivement, lorsque le Studium Urbis s'est développé comme institution de l'Etat italien, votre communauté universitaire a conservé un haut niveau scientifique et culturel, qui l'inscrit parmi les universités les plus prestigieuses du monde. L'Eglise de Rome regarde depuis toujours avec sympathie et admiration ce centre universitaire, reconnaissant son engagement, parfois difficile et laborieux, pour la recherche et la formation des nouvelles générations. Ces dernières années, des moments significatifs de collaboration et de dialogue n'ont pas manqué. Je voudrais rappeler, en particulier, la rencontre mondiale des Recteurs à l'occasion du Jubilé des Universités, qui a vu votre communauté prendre en charge non seulement l'accueil et l'organisation, mais surtout la proposition prophétique et complexe de l'élaboration d'un « nouvel humanisme pour le troisième millénaire ».

J'ai à cœur, en cette circonstance, d'exprimer ma gratitude pour l'invitation qui m'a été adressée à venir dans votre université pour y tenir une leçon. Dans cette perspective, je me suis tout d'abord posé la question : que peut et que doit dire un Pape en une occasion comme celle-ci ? Dans ma leçon à Ratisbonne, j'ai parlé, bien sûr, en tant que Pape, mais j'ai surtout parlé en qualité d'ancien professeur de cette université, en cherchant à relier les souvenirs et l'actualité. A l'Université la « Sapienza », l'antique université de Rome, je suis cependant invité en tant qu'Evêque de Rome, et je dois donc parler comme tel. Certes, la « Sapienza » était autrefois l'Université du Pape, mais aujourd'hui c'est une université laïque avec cette autonomie qui, à partir de son concept même de fondation, a toujours fait partie de l'université, qui doit exclusivement être liée à l'autorité de la vérité. Dans sa liberté à l'égard de toute autorité politique et ecclésiastique, l'université trouve sa fonction particulière, précisément aussi pour la société moderne, qui a besoin d'une institution de ce genre.

Je reviens à ma question de départ : que peut et que doit dire le Pape au cours de la rencontre avec l'université de sa ville ? En réfléchissant à cette question, il m'a semblé qu'elle en contenait deux autres, dont la clarification devrait toute seule conduire à la réponse. En effet, il faut se demander : quelle est la nature de la mission de la papauté ? Et encore : Quelle est la nature de la mission de l'université ? Je ne voudrais pas, en ce lieu, vous retenir par de longs discours sur la nature de la papauté. Une brève explication suffira. Le Pape est tout d'abord l'évêque de Rome et, comme tel, en vertu de la succession à l'Apôtre Pierre, il possède une responsabilité épiscopale à l'égard de l'Eglise catholique tout entière. Le terme « évêque-episkopos », qui dans sa première signification renvoie à l'idée de « surveillant», a déjà été fondue dans le Nouveau Testament avec le concept biblique de Pasteur : il est celui qui, d'un point d'observation surélevé, regarde l'ensemble, en prenant soin du bon chemin et de la cohésion de l'ensemble. C'est pourquoi cette définition de sa tâche oriente tout d'abord le regard vers l'intérieur de la communauté des croyants. L'Evêque - le Pasteur - est l'homme qui prend soin de cette communauté ; celui qui la conserve unie en la gardant sur le chemin vers Dieu, indiqué selon la foi chrétienne par Jésus - mais pas seulement indiquée : Il est lui-même le chemin pour nous. Mais cette communauté dont l'Evêque prend soin - qu'elle soit grande ou petite - vit dans le monde ; ses conditions, son chemin, son exemple et sa parole influent inévitablement sur tout le reste de la communauté humaine dans son ensemble. Plus celle-ci est grande, plus ses bonnes conditions ou sa dégradation éventuelle se répercuteront sur l'ensemble de l'humanité. Nous voyons aujourd'hui très clairement de quelle manière les conditions des religions et la situation de l'Eglise - ses crises et ses renouvellements - agissent sur l'ensemble de l'humanité. C'est pourquoi le Pape, précisément comme Pasteur de sa communauté, est également devenu toujours plus une voix de la raison éthique de l'humanité.

Une objection apparaît cependant immédiatement ici, selon laquelle le Pape, de fait, ne parlerait pas vraiment sur la base de la raison éthique, mais tirerait ses jugements de la foi et ne pourrait donc pas prétendre qu'ils soient valables pour ceux qui ne partagent pas cette foi. Nous devrons encore revenir sur ce thème, car c'est la question absolument fondamentale qui est posée là : qu'est-ce que la raison ? Comment une affirmation - surtout une norme morale - peut-elle se démontrer « raisonnable » ? A ce point, je ne voudrais pour le moment que brièvement observer que John Rawls, bien que niant à des doctrines religieuses compréhensives le caractère de la raison « publique », voit toutefois dans leur raison « non publique » au moins une raison qui ne pourrait pas, au nom d'une rationalité endurcie par le sécularisme, être simplement méconnue par ceux qui la soutiennent. Il voit un critère de cet aspect raisonnable, entre autres, dans le fait que de telles doctrines dérivent d'une tradition responsable et motivée, dans lesquelles au cours des temps ont été développées des argumentations suffisamment valables pour soutenir la doctrine relative. Dans cette affirmation, il me semble important de reconnaître que l'expérience et la démonstration au cours de générations, le fond historique de la sagesse humaine, sont également un signe de son caractère raisonnable et de sa signification durable. Face à une raison a-historique qui cherche à se construire toute seule uniquement dans une rationalité a-historique, la sagesse de l'humanité comme telle - la sagesse des grandes traditions religieuses - est à valoriser comme une réalité que l'on ne peut pas impunément jeter au panier de l'histoire des idées.

Revenons à la question de départ. Le Pape parle comme le représentant d'une communauté de croyants dans laquelle, au cours des siècles de son existence, a mûri une sagesse déterminée de la vie ; il parle comme le représentant d'une communauté qui conserve en soi un trésor de connaissance et d'expérience éthiques, qui est important pour l'humanité tout entière : en ce sens, il parle comme le représentant d'une raison éthique.

Mais on doit alors se demander : qu'est-ce que l'université ? C'est une question immense, à laquelle, encore une fois, je ne peux chercher à répondre qu'en style presque télégraphique, en effectuant quelques observations. Je pense que l'on peut dire que la véritable origine profonde de l'université se trouve dans la soif de connaissance qui est propre à l'homme. Il veut savoir ce qu'est tout ce qui l'entoure. Il veut la vérité. C'est dans ce sens que l'on peut voir l'interrogation de Socrate comme l'impulsion à partir de laquelle est née l'université occidentale. Je pense, par exemple - pour ne mentionner qu'un texte - au dialogue avec Euthyphron, qui, face à Socrate défend la religion mythique et sa dévotion. Socrate oppose à ce point de vue la question suivante : « Tu crois sérieusement qu'entre les dieux il y a des querelles, des haines, des combats... Euthyphron, devons-nous recevoir toutes ces choses comme bonnes ? » (6 b - c). Dans cette question apparemment peu pieuse - qui chez Socrate dérivait cependant d'une religiosité plus profonde et plus pure, de la recherche du Dieu vraiment divin - les chrétiens des premiers siècles se sont reconnus eux-mêmes, ainsi que leur chemin. Ils n'ont pas accueilli leur foi de manière positiviste, ou comme une issue à des désirs non satisfaits ; ils l'ont comprise comme la dissipation du brouillard de la religion mythologique, pour faire place à la découverte de ce Dieu qui est Raison créatrice et, dans le même temps, Raison-Amour. C'est pourquoi, l'interrogation de la raison sur le Dieu le plus grand, ainsi que sur la véritable nature et le véritable sens de l'être humain n'était pas pour eux une forme problématique de manque de religiosité, mais faisait partie de l'essence de leur façon d'être religieux. Ils n'avaient donc pas besoin de répondre à l'interrogation socratique, ou de la mettre de côté, mais ils pouvaient et devaient même accueillir et reconnaître comme une partie de leur identité la recherche difficile de la raison, pour parvenir à la connaissance de la vérité tout entière. C'est ainsi que pouvait et devait même naître dans le cadre de la foi chrétienne, dans le monde chrétien, l'université.

Il est nécessaire d'accomplir un pas supplémentaire. L'homme veut connaître, il veut la vérité. La vérité est avant tout un élément en relation avec le fait de voir, de comprendre, avec la theoría, comme l'appelle la tradition grecque. Mais la vérité n'est jamais seulement théorique. Augustin, en établissant une corrélation entre les Béatitudes du Discours sur la Montagne et les dons de l'Esprit mentionnés dans Isaïe 11, a affirmé une réciprocité entre « scientia » et « tristitia »: le simple savoir, dit-il, rend triste. Et de fait - celui qui voit et qui apprend seulement tout ce qui a lieu dans le monde, finit par devenir triste. Mais la vérité signifie davantage que le savoir : la connaissance de la vérité a pour objectif la connaissance du bien. Tel est également le sens de l'interrogation socratique : quel est le bien qui nous rend vrais ? La vérité nous rend bons, et la bonté est vraie : tel est l'optimisme qui est contenu dans la foi chrétienne, car à celle-ci a été accordée la vision du Logos, de la Raison créatrice qui, dans l'incarnation de Dieu, s'est en même temps révélée comme le Bien, comme la Bonté elle-même.

Dans la théologie médiévale, il y eut un débat approfondi sur le rapport entre théorie et pratique, sur la juste relation entre connaître et agir - un débat que nous ne devons pas développer ici. De fait, l'université médiévale avec ses quatre Facultés présente cette corrélation. Commençons par la Faculté qui, selon la conception de l'époque, était la quatrième, la Faculté de médecine. Même si elle était considérée davantage comme un « art » que comme une science, toutefois, son inscription dans le cosmos de l'universitas signifiait clairement qu'on l'inscrivait dans le domaine de la rationalité, que l'art de guérir était sous la conduite de la raison et se trouvait soustrait au domaine de la magie. Guérir est une tâche qui requiert toujours davantage que la simple raison, mais c'est précisément pour cela qu'il a besoin de la connexion entre savoir et pouvoir, il a besoin d'appartenir à la sphère de la ratio. Inévitablement apparaît la question de la relation entre pratique et théorie, entre connaissance et action dans la Faculté de droit. Il s'agit de donner une juste forme à la liberté humaine qui est toujours liberté dans la communion réciproque : le droit est le présupposé de la liberté et non son antagoniste. Mais se pose ici immédiatement la question : comment définir les critères de la justice qui rendent possible une liberté vécue ensemble et permettent à l'homme d'être bon ? Ici un saut dans le présent s'impose : il s'agit de la question sur la manière dont peut être trouvée une norme juridique qui puisse constituer un ordonnancement de la liberté, de la dignité humaine et des droits de l'homme. C'est la question qui nous intéresse aujourd'hui dans les processus démocratiques de formation de l'opinion et qui dans le même temps nous angoisse comme une question pour l'avenir de l'humanité. Jürgen Habermas exprime, selon moi, un vaste consensus de la pensée actuelle, lorsqu'il dit que la légitimité d'une charte constitutionnelle, en tant que présupposé de la légalité, dériverait de deux sources : de la participation politique égalitaire de tous les citoyens et de la forme raisonnable sous laquelle les controverses politiques sont résolues. Par rapport à cette « forme raisonnable » il note qu'elle ne peut pas être seulement une lutte pour des majorités arithmétiques, mais qu'elle doit se caractériser comme un « processus d'argumentation sensible à la vérité » (wahrheitssensibles Argumentationsverfahren). C'est une belle formule, mais c'est quelque chose d'extrêmement difficile à transformer en pratique politique. Les représentants de ce « processus d'argumentation » public sont - nous le savons - principalement les partis en tant que responsables de la formation de la volonté politique. En effet, ils auront immanquablement en vue en particulier l'obtention de majorités et ainsi ils regarderont presque inévitablement à des intérêts qu'ils promettent de satisfaire ; toutefois, ces intérêts sont souvent particuliers et ne sont pas véritablement au service de l'ensemble. La sensibilité pour la vérité est toujours à nouveau renversée par la sensibilité pour les intérêts. Je trouve significatif qu'Habermas parle de la sensibilité pour la vérité comme d'un élément nécessaire dans le processus d'argumentation politique, en réinscrivant ainsi le concept de vérité dans le débat philosophique et dans le débat politique.

Mais alors, la question de Pilate devient inévitable : qu'est-ce que la vérité ? Et comment la reconnaît-on ? Si pour cela on renvoie à la « raison publique », comme le fait Rawls, il s'ensuit nécessairement aussi la question : qu'est-ce qui est raisonnable? Comment démontre-t-on qu'une raison est une raison vraie ? Dans tous les cas, il devient à partir de là évident que, dans la recherche du droit de la liberté, de la vérité de la juste coexistence il faut écouter des instances différentes de ces partis ou des groupes d'intérêts, sans pour cela vouloir le moins du monde contester leur importance. Nous revenons ainsi à la structure de l'université médiévale. A côté de celle de droit, il y avait les Facultés de philosophie et de théologie, auxquelles étaient confiée la recherche sur l'existence humaine dans sa totalité et avec celle-ci le devoir de conserver vive la sensibilité pour la vérité. On pourrait même dire que cela est le sens permanent et véritable de ces deux Facultés : être des gardiens de la sensibilité pour la vérité, ne pas permettre que l'homme se détache de la recherche de la vérité. Mais comment peuvent-elles remplir cette tâche ? Il s'agit d'une question sur laquelle il faut toujours se pencher à nouveau et qui n'est jamais posée et résolue de manière définitive. Ainsi, ici, je ne peux pas non plus offrir véritablement une réponse, mais plutôt une invitation à demeurer en chemin avec cette question - en chemin avec les grands qui au fil de l'histoire ont lutté et cherché, avec leurs réponses et leur inquiétude pour la vérité, qui renvoie continuellement au-delà de toute réponse particulière.

Théologie et philosophie forment en cela un couple de jumeaux  très particulier, dans lequel aucune des deux ne peut être totalement détachée de l'autre et, toutefois, chacune doit conserver sa propre tâche et sa propre identité. Le mérite historique revient à saint Thomas d'Aquin - face à la réponse différente des Pères en raison de leur contexte historique - d'avoir mis en lumière l'autonomie de la philosophie et avec elle le droit et la responsabilité propres de la raison qui s'interroge sur la base de ses forces. En se différenciant des philosophies néoplatoniciennes, où la religion et la philosophie s'interpénétraient de manière inséparable, les Pères avaient présenté la foi chrétienne comme la vraie philosophie, en soulignant également que cette foi correspond aux exigences de la raison à la recherche de la vérité ; que la foi est le « oui » à la vérité, par rapport aux religions mythiques devenues une simple habitude. Toutefois ensuite, au moment de la naissance de l'université, ces religions n'existaient plus en Occident, mais uniquement le christianisme, et il fallait donc souligner de manière nouvelle la responsabilité propre de la raison, qui ne disparaît pas dans la foi. Thomas œuvra à un moment privilégié : pour la première fois, les écrits philosophiques d'Aristote étaient accessibles dans leur intégralité ; les philosophes juifs et arabes étaient présents, comme des appropriations et des continuations spécifiques de la philosophie grecque. Ainsi, le christianisme, dans un nouveau dialogue avec la raison des autres, à la rencontre desquels il allait, dut lutter pour son propre caractère raisonnable. La Faculté de philosophie que l'on appelait la « Faculté des artistes » et qui, jusqu'alors, n'avait été qu'une propédeutique à la théologie, devint alors une véritable Faculté, un partenaire autonome de la théologie et de la foi qui se réfléchissait en elle. Nous ne pouvons pas approfondir ici le débat passionnant qui en découla. Je dirais que l'idée de saint Thomas sur le rapport entre philosophie et théologie pourrait être exprimée dans la formule trouvée par le Concile de Chalcédoine pour la christologie : philosophie et théologie doivent entretenir entre elles des relations « sans confusion et sans séparation ». « Sans confusion et sans séparation » signifie que chacune des deux doit conserver son identité. La philosophie doit rester véritablement une recherche de la raison dans sa liberté et dans sa responsabilité ; elle doit voir ses limites et précisément ainsi sa grandeur et son étendue. La théologie doit continuer à puiser à un trésor de connaissance qu'elle n'a pas inventée elle-même, qui la dépasse toujours et qui, ne pouvant jamais totalement s'épuiser par la réflexion, précisément pour cela met toujours à nouveau en marche la pensée. Avec le « sans confusion » s'applique également le « sans séparation »: la philosophie ne recommence pas chaque fois du point zéro du sujet pensant de manière isolée, mais elle s'inscrit dans le grand dialogue du savoir historique, que celle-ci accueille et développe toujours à nouveau, de façon à la fois critique et docile ; mais elle ne doit pas non plus se fermer à ce que les religions et en particulier la foi chrétienne ont reçu et donné à l'humanité comme indication du chemin. L'histoire a démontré que parmi des choses dites par des théologiens au cours de l'histoire ou même traduites dans la pratique par les autorités ecclésiales, plusieurs étaient fausses et nous troublent aujourd'hui. Mais dans le même temps, il est vrai que l'histoire des saints, l'histoire de l'humanisme qui a grandi sur la base de la foi chrétienne démontre la vérité de cette foi en son noyau essentiel, en la rendant ainsi également une instance pour la raison publique. Bien sûr, beaucoup de ce que disent la théologie et la foi ne peut être approprié qu'à l'intérieur de la foi et ne peut donc pas se présenter comme une exigence pour ceux auxquels cette foi demeure inaccessible. Mais dans le même temps, il est vrai que le message de la foi chrétienne n'est jamais seulement une « comprehensive religious doctrine » au sens où l'entend Rawls, mais une force purificatrice pour la raison elle-même, qu'elle aide à être toujours davantage elle-même. Le message chrétien, sur la base de ses origines, devrait être toujours un encouragement vers la vérité et ainsi une force contre la pression du pouvoir et des intérêts.

Or, jusqu'à présent, j'ai uniquement parlé de l'université médiévale, en tentant toutefois de laisser transparaître la nature permanente de l'université et de sa tâche. A l'époque moderne, se sont ouvertes de nouvelles dimensions du savoir, qui sont mises en valeur dans l'université en particulier dans deux grands domaines : tout d'abord dans les sciences naturelles, qui se sont développées sur la base de la connexion entre l'expérimentation et une rationalité présupposée de la matière ; en second lieu, dans les sciences historiques et humanistes, où l'homme, en scrutant le miroir de son histoire et en éclaircissant les dimensions de sa nature, tente de mieux se comprendre lui-même. Dans ce développement s'est ouverte à l'humanité non seulement une mesure immense de savoir et de pouvoir, mais la connaissance et la reconnaissance des droits et de la dignité de l'homme ont également grandi, et nous pouvons être reconnaissants de cela. Toutefois, le chemin de l'homme ne peut jamais se dire complètement achevé et le danger de la chute dans le manque d'humanité n'est jamais tout simplement conjuré : nous le voyons bien dans le panorama de l'histoire actuelle ! Le danger pour le monde occidental - pour ne parler que de celui-ci - est aujourd'hui que l'homme, justement en considération de la grandeur de son savoir et de son pouvoir, baisse les bras face à la question de la vérité. Et cela signifie que dans le même temps la raison, en fin de compte, se plie face à la pression des intérêts et à l'attraction de l'utilité, contrainte de la reconnaître comme critère ultime. Du point de vue de la structure de l'université, il existe un danger que la philosophie, ne se sentant plus en mesure de remplir son véritable devoir, se dégrade en positivisme ; que la théologie avec son message adressé à la raison, soit confinée dans la sphère privée d'un groupe plus ou moins grand. Toutefois, si la raison - inquiète de sa pureté présumée - devient sourde au grand message qui lui vient de la foi chrétienne et de sa sagesse, elle se dessèche comme un arbre dont les racines n'atteignent plus les eaux qui lui donnent la vie. Elle perd le courage de la vérité et, ainsi, ne grandit plus, mais devient plus petite. Appliquée à notre culture européenne, cela signifie : si elle veut seulement se construire sur la base du cercle de ses propres argumentations et de ce qui à un moment donné la convainc et - inquiète de sa laïcité - si elle se détache des racines qui lui ont donné vie, alors, elle ne devient pas plus raisonnable et plus pure, mais elle se décompose et se brise.

Je retourne ainsi à mon point de départ. Qu'est-ce que le Pape a à faire ou à dire à l'université ? Assurément, il ne doit pas tenter d'imposer aux autres de manière autoritaire la foi, qui peut seulement être donnée en liberté. Au-delà de son ministère de pasteur dans l'Eglise et sur la base de la nature intrinsèque de ce ministère pastoral, il est de son devoir de maintenir vive la sensibilité pour la vérité ; inviter toujours à nouveau la raison à se mettre à la recherche du vrai, du bien, de Dieu et, sur ce chemin, la solliciter à découvrir les lumières utiles apparues au fil de l'histoire de la foi chrétienne et à percevoir ainsi Jésus Christ comme la lumière qui éclaire l'histoire et aide à trouver le chemin vers l'avenir.

Du Vatican, le 17 janvier 2008

Benedictus XVI

© Copyright du texte original plurilingue  : Librairie Editrice du Vatican
Traduction réalisée par Zenit

01.12.2007

Conférence de l'Abbé de Beukelaer

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C'est ce lundi 19 novembre 2007 que le cercle Gustave Thibon a eu l'honneur de recevoir Monsieur l'Abbé Eric de Beukelaer, porte-parole des évêques de Belgique, afin de nous parler du catholicisme face au langage des médias.

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Dès le début, le ton était donné: "Non, les médias ne sont pas de vilains cocos! Ils ne sont que le miroir grossissant de ce que nous sommes, du moins de ce que nous sommes tous en partie." En effet, et c'est le premier point qui fut développé: nous aimons tous raconter des histoires. Et on a souvent tendance à exagérer certains traits, tel le poisson du pêcheur marseillais! Ainsi, il est certain qu'il est plus intéressant d'opposer un Mgr Léonard de "droite", ravi de l'élection de Benoît XVI, et un Cardinal Daneels de "gauche", que cette élection n'enthousiasme guère! Savoir que ces deux hommes, dans la réalité, s'entendent à merveille et apprécient mutuellement l'humour de l'autre n'est pas très bon pour raconter une histoire...il faut de la dualité, de l'opposition, du manichéisme!

Le deuxième point, c'est que, qu'on le veuille ou non, les médias, "ben il faut faire avec!" Et quelque part, tant mieux si ils prennent la peine de contacter un responsable de l'Eglise catholique romaine afin d'avoir son avis sur une question de société. Tout le problème étant de choisir les mots justes et, surtout, de parvenir à faire passer un message dans les quelques secondes extraitent d'un entretien de dix minutes! Exercice difficile si il en est, mais qui, selon notre conférencier, en vaut la peine puisqu'il permet de toucher une multitude de personnes qui n'entend nulle part ailleurs parler du catholicisme.

Troisème point: comprendre que l'Eglise et les médias, c'est deux modes différents de fonctionnement, c'est deux 50f91c265f1d61d1be36642cd37b6df3.jpgcultures à part entière. Pour les médias, seul le court terme compte: une info donnée un jour trop tard est une info inexistante. L'Eglise fonctionne sur le long terme. D'un côté, une temporalité fondée sur l'éternité, de l'autre, une temporalité fondée sur l'immédiateté. Aussi, l'Eglise met en avant une vérité objective, tandis que les médias proposent une vérité subjective, fondée sur l'apparence, sur l'impression. Le pape Jean-Paul II peut n'avoir jamais dit qu'il ne fallait pas porter de préservatifs (vérité objective), peu importe: seule compte l'impression laissée aux public. Ici, selon l'abbé de Beukelaer, nulle mauvaise volonté des médias, mais bien plutôt le signe que sa culture est une culture quelque peu manichéenne. "Vous êtes pour ou vous êtes contre?", "Pour vous, c'est blanc ou c'est noir?" Le court terme ferme la porte à la subtilité, à la nuance, à la profondeur. L'éternité ne se donne pas en un claquement de doigts. La vérité non plus. Elle demande patience, écoute, effort de toute l'intelligence. Le contraire de l'immédiateté qui n'est qu'impatience, bruit et flemme.

Merci à Nicolas pour ses notes!

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09.11.2007

Le "Jésus" de Benoît XVI, par Mgr Léonard

 Voici la retranscription de la conférence que Mgr Léonard a donné le 29 septembre dernier sur l'ouvrage du pape Benoît XVI: "Jesus de Nazareth", en l'Eglise du Saint Sacrement.

  LE « JESUS DE NAZARETH » DE BENOÎT XVI :

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QUELQUES ENJEUX présentés par Monseigneur André-Mutien LEONARD, Evêque de Namur, à l’église du Saint-Sacrement à Liège,  

le samedi 29 septembre 2007

Le samedi 29 septembre, à l’initiative de l’Union royale des Etudiants catholiques de Liège et du Cercle interfacultaire Gustave Thibon, l’évêque de Namur, Mgr A.-M. Léonard a présenté, en l’église du Saint-Sacrement à Liège, le livre du pape Benoît XVI « Jésus de Nazareth. Du baptême dans le Jourdain à la transfiguration » dans sa version française, publiée au début de l’été chez Flammarion.

Ce premier tome, consacré à la vie publique du Seigneur, sera suivi d’un second volume qui explorera l’enfance de Jésus et le mystère pascal . Comme l’observe Jacques Julliard dans le « Figaro Littéraire », cette œuvre remarquable par son érudition et sa clarté d’écriture, « n’est pas une nouvelle Vie de Jésus, c’est un manuel de christologie qui comprend des chapitres admirables de subtilité et de pénétration ». Un livre intelligent et plein de foi dont Philippe Sollers note, dans le  « Nouvel Observateur », qu’il n’a rien du côté  « barbant » des manuels scolaires ou des documents magistériels.

Deux cent cinquante Liégeois ont pris part à cette conférence suivie de la messe grégorienne du Saint-Esprit que Mgr Léonard a célébrée avec les abbés Jean Schoonbroodt et Claude Germeau à l’occasion de la rentrée après les vacances d’été. La manifestation s’est conclue par une réception où un dialogue chaleureux s’est poursuivi avec le conférencier. Voici la transcription de son exposé et de l’échange qui a suivi avec le public :

Le livre de Benoît XVI « Jésus de Nazareth » est un maître livre dont je vous recommande vivement la lecture. Dans l’ensemble, il se lit assez agréablement, avec un petit effort tout de même.

Je voudrais non pas le parcourir en entier –ce serait trop long- mais vous en indiquer quelques enjeux et, tout d’abord, celui qui est développé dans l’avant- propos : un avant-propos, je le reconnais, un peu difficile à lire pour les personnes qui ne sont pas spécialement initiées aux questions de l’exégèse contemporaine.

 

AVANT-PROPOS

De l’exégèse historico-critique…

Dans cet avant-propos, Benoît XVI se situe par rapport à ce qu’on appelle l’exégèse historico- critique qui a fleuri pendant une bonne partie du XXe siècle, y compris dans l’Eglise catholique, une exégèse qui essaie de découvrir les différentes strates dans la rédaction des Evangiles et, à travers elles, de mettre à jour ce qui, dans la présentation des Evangiles, correspond au Jésus historique, au Jésus de l’histoire, alors que les Evangiles n’ont évidemment pas comme but premier de rapporter purement et simplement ce que le Jésus historique a dit et fait. Ils le présupposent, bien sûr : les Evangiles n’entendent en aucune manière être une mythologie, ni être pure symbolique sans rapport avec les faits. Mais leur préoccupation n’est pas non plus de faire une biographie de ce que, historiquement, Jésus a dit et fait parce qu’ils ont mieux à faire : leur but est d’être une catéchèse concernant Jésus, pas seulement Jésus tel qu’il a été historiquement mais tel qu’il est maintenant, tel que l’Eglise en vit maintenant, le maintenant des évangélistes et le maintenant d’aujourd’hui. Comme vous le savez, les Evangiles qui se réfèrent à des événements historiques, au Jésus de l’histoire, sont tout entiers écrits dans la lumière de la foi en la résurrection et ils cherchent à introduire  l’auditeur ou le lecteur dans la foi en Jésus tel qu’il est maintenant, pas seulement tel qu’il était alors mais tel qu’il est devenu en plénitude par sa résurrection d’entre les morts et tel que l’Eglise en vit déjà depuis quelques décennies au moment où ces Evangiles sont finalement édités dans leur forme actuelle.

Mais, l’exégèse historico-critique a engendré toute une série de questions parfois dangereuses pour la foi, en ce sens que beaucoup ont opposé un Jésus de l’histoire, dont on ne connaîtrait  en définitive pratiquement rien, à un Christ de la foi, un Christ qui serait enjolivé par la foi, un Christ dont on aurait enrichi le contenu par des relectures à la lumière d’une foi en la résurrection. C ’est ce qui a donné lieu à cette opposition très célèbre à laquelle Benoît XVI fait allusion dans son avant-propos : l’opposition entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. Or , si la distinction devient un cloisonnement, c’est extrêmement dangereux pour la foi car les chrétiens vont se dire : oui, mais le Christ auquel nous croyons, est-il vraiment fondé dans la réalité ou bien croyons-nous à un Jésus fabriqué, à un Jésus enjolivé, à un Jésus enrichi par la tradition chrétienne mais qui ne correspond pas à la réalité historique ?

Benoît XVI pose ce problème dans l’avant-propos, indiquant qu’il attache beaucoup d’importance à cette exégèse qu’on appelle historico-critique, qui essaie de retrouver le Jésus historique derrière les différentes couches rédactionnelles des Evangiles. Il y accorde beaucoup d’importance, disant que cette immense recherche honore la réalité historique du Christ car nous ne croyons pas à un mythe ni en une symbolique chrétienne, pas même au christianisme, au sens d’une espèce d’idéologie, de morale ou de philosophie comme il y a tant d’ « ismes » dans l’histoire de la pensée humaine.

Cette exégèse a, au moins, le mérite d’honorer le travail historique fait sur le Christ. J’ai apporté avec moi un gros livre rouge, dont l’auteur est John P. Meier : Benoît XVI, dans une note, signale en effet, au passage, qu’un monument de cette exégèse historico-critique concernant le Jésus de l’histoire est l’immense ouvrage en quatre volumes –trois seulement sont parus en anglais et déjà traduits en français aux éditions du Cerf- écrits par ce John P. Meier, un prêtre américain du diocèse de New-York.5c97fc5e44d7c61f4ce9eb883a6b0690.jpg Cet immense ouvrage, d’une folle érudition, s’intitule : « Un certain Juif, Jésus. Les données de l’histoire ». Ce prêtre a consacré des décennies de sa vie -chaque volume paru (il y en a trois) comporte en moyenne mille pages- a établir ce que l’on peut dire, avec une certitude plus ou moins grande, du Jésus de l’histoire, en appliquant rigoureusement et simplement les règles de la recherche historique. Il fait pour Jésus ce qu’on pourrait faire pour Jules César ou Octave Auguste : retrouver les faits, les gestes, les paroles du Jésus de l’histoire. Dans l’avant-propos de son livre, l’exégète américain signale que le Jésus auquel il va ainsi arriver est beaucoup moins riche que le Jésus auquel il croit comme chrétien et comme prêtre catholique, beaucoup moins riche que le Jésus que nous confessons, que nous célébrons dans la Liturgie, comme nous allons le faire tout à l’heure. C’est beaucoup moins riche mais cet immense travail, qui peut paraître un peu fou,  est un hommage rendu délibérément par ce prêtre au fait que nous croyons à une personne qui a des garanties historiques solides. Benoît XVI fait allusion à ce travail avec éloge tout en signalant, dans la même note, que cet ouvrage, malgré son immense mérite, ne correspond qu’à un intérêt très partiel pour Jésus car ce qui nous intéresse, nous comme les évangélistes, ce n’est pas uniquement Jésus tel qu’il a été dans sa vie terrestre ; certes, cela nous intéresse beaucoup mais ce qui nous intéresse surtout c’est le Christ vivant, tel qu’il est maintenant et qui a, bien sûr, engrangé en Lui le Jésus de l’histoire.

Il n’empêche : cette enquête purement historique est quand même révélatrice. Je ne vais pas énumérer ici tous les résultats  -plus riches qu’on ne l’a pensé au XXe siècle- de ce qu’on peut établir sur un plan simplement historique : cela va déjà très loin, c’est déjà très appréciable. Mais je note au passage quelque chose que Benoît XVI n’a peut-être pas suffisamment relevé dans l’évocation de cet immense travail : c’est que le troisième volume se termine par des données, que l’on peut donc historiquement établir, à savoir que Jésus s’est comporté et a parlé de Lui-même d’une manière qui suscitait une interrogation sur son identité. Cela, on peut historiquement l’établir. Jésus s’est désigné lui-même, a parlé de Lui-même, a adopté un comportement qui a suscité la question : mais qui donc est cet homme ? Ceci indique que Jésus avait conscience d’avoir une identité supra-humaine, mystérieuse, énigmatique pour ses contemporains et qui suscitait chez eux une interrogation. Avant-hier, on a entendu, dans l’Evangile de la semaine, Hérode même qui se demandait : qui est cet homme ? Il voulait voir Jésus parce qu’il entendait tellement de choses à son sujet. Ce qui a, notamment, suscité une interrogation et laissé entrevoir la profondeur de Jésus déjà sur le plan de son comportement historique, c’est la manière dont il parlait de Lui-même dans ces termes : « Fils », fils pris au sens absolu : une manière très inédite pour un prophète de parler de lui-même, et aussi l’expression « Fils de l’Homme » qui évoque le prophète Daniel, chapitre 7, laissant entrevoir un personnage mystérieux, transcendant, qui s’avance sur les Nuées du Ciel, donc au rang même de Dieu, et qui reçoit de Dieu tout pouvoir sur toute race, toute culture, toute nation, un pouvoir qui durera à jamais. L’expression « Fils de l’Homme », contrairement à l’impression que nous pourrions avoir, désigne surtout un personnage si grand, si transcendant qu’il est de dignité divine, comparable à la dignité de Dieu. Donc, c’est intéressant de voir comment même une recherche historico-critique très pointue rejoint ce que Benoît XVI va faire dans son effort pour dépasser, tout en l’intégrant, l’exégèse scientifique du XXe siècle en direction d’une exégèse plus globale qu’il appelle une exégèse canonique.

…à l’exégèse canonique.

Benoît XVI entend par là une lecture de la Bible qui, étant supposée la recherche historico-critique, lit la Bible comme un tout, comme quelque chose qui est né humainement de la relecture que fait un peuple de son histoire, de son alliance avec Dieu : d’abord le peuple de la première alliance et ensuite -c’est le Nouveau Testament-  la relecture que fait un peuple, pas tellement des individus mais un peuple, le peuple de la nouvelle alliance c’est à dire l’Eglise de ce qu’elle a vécu avec Jésus de Nazareth. Et quand deux peuples -celui de la première alliance et, ensuite, le peuple de la nouvelle alliance, l’Eglise- relisent leur histoire avec Dieu, l’œuvre qu’ils accomplissent -et cela, c’est un acte de foi- n’est pas seulement une œuvre humaine de relecture : à travers cela, Dieu parle à son peuple, ce que l’on désigne sous le concept d’ « inspiration ».

Voilà pour l’enjeu du prologue, prologue un peu difficile. C’est toujours ennuyeux quand un livre commence par les pages les plus difficiles. Pédagogiquement, il vaut mieux commencer par les pages faciles et puis, quand le lecteur a déjà bien travaillé, phosphoré, cogité, on lui offre pour terminer des pages plus difficiles. Ici c’est un petit peu le contraire.

 

REPERES DE LECTURE

Plus grand que Moïse

Dans le corps de ce livre, je relèverai les points qui ont été, à mes yeux, les plus saillants. Tout d’abord, pour ceux qui possèdent le livre ou qui vont se le procurer et éventuellement le lire (car le sort de beaucoup de livres est d’être achetés mais non point lus) je l’ouvre à la page 22  qui commande toute la lecture de Benoît XVI. Il s’agit de la citation du Deutéronome au chapitre 18, verset 15 où Moïse parle : « au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi et vous l’écouterez ». C’est la promesse qu’un autre prophète viendra, comme moi dit Moïse et vous l’écouterez.

En même temps, toujours dans le Deutéronome, se trouve un autre verset, au chapitre 34, le verset 10 qui fait un curieux contraste avec le précédent que je viens de citer : « Il ne s’est plus jamais levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face ».

Alors, Benoît XVI rapproche ces deux versets : Moïse annonce qu’un jour viendra un prophète comme lui et, un peu plus loin dans le même Livre du Deutéronome, il est dit que plus jamais il ne s’est levé en Israël un prophète semblable à Moïse. Conclusion : ce prophète, au moins à l’époque où est rédigé le Deutéronome, n’est pas encore venu et comme, des siècles après la rédaction du Deutéronome, on continuait à lire ce texte-là l’idée a surgi : ce prophète n’est pas encore venu et, dans l’Evangile, quand on interroge Jean-Baptiste sur sa mission, des envoyés des pharisiens et des scribes lui disent : es-tu le Messie ? Serais-tu sera le grand prophète (allusion à cette attente d’un grand prophète qui n’est jamais venu) ? Et Jean-Baptiste répond : non.

Benoît XVI va relire les Evangiles à cette lumière, en voyant en Jésus le nouveau Moïse promis par le Deutéronome, avec cette différence toutefois : au chapitre 34, verset 10 précité il est dit que le Seigneur rencontrait Moïse face à face mais, en même temps, dans le Livre de l’Exode, au chapitre 33, versets 20 à 23, il est rapporté qu’un jour Moïse a demandé à Dieu la permission de le voir face à face et, pour faire court, le Seigneur lui répond : c’est impossible, on ne peut pas, en cette vie, me voir face à face, mais je vais te mettre dans une fente du rocher, je vais passer devant toi et tu me verras de dos mais ma face nul ne peut la voir. Alors Benoît XVI exploite cela en disant : Moïse avait beau parler avec Dieu comme un ami avec un ami, n’empêche qu’il ne voyait pas encore Dieu face à face et, donc, nous pouvons légitimement nous attendre à ce que Jésus, le prophète semblable à Moïse, lui soit supérieur en ceci que, Lui, va parler non seulement au nom de Dieu comme Moïse mais il va parler avec l’autorité même de Dieu. Et ici je rejoins quelques secondes encore cet exégète américain John Meier qui établit comme une donnée historique que Jésus s’est présenté non seulement comme un prophète mais comme un maître pouvant indiquer comment vivre la Loi donnée par Dieu à Moïse, jouissant d’une autorité le rendant capable de connaître intuitivement la volonté de Dieu sur son peuple, l’habilitant même à changer la Loi, ainsi qu’il l’a fait à propos du divorce ou des règles alimentaires. Il est intéressant de voir comment même l’exégèse historico-critique la plus pointue, la plus rigoureuse, doit reconnaître qu’effectivement Jésus a parlé, à tort ou à raison -l’histoire ne peut pas dire plus- en revendiquant une autorité comparable à celle de Dieu comme s’il « intuitionait » en direct la volonté de Dieu. A cette lumière -le fait que le prophète annoncé par le Deutéronome est enfin advenu avec Jésus- Benoît XVI va relire la manière dont Jésus s’exprime lorsqu’il enseigne.

Jésus parle de sa propre autorité

Mais avant d’en venir là, je signale au passage une page qui m’a fort touché et qui est, je pense, décisive pour comprendre l’enjeu du livre de Benoît XVI. C’est la page 70 où Benoît XVI montre comment Jésus, dans sa manière de parler, a réalisé ce qu’Origène dira plus tard. Origène, c’est un des Pères de l’Eglise (il n’a pas toujours été orthodoxe -il a été parfois hétérodoxe- mais, enfin, il est quand même mort martyr). Origène dit qu’en Jésus on a ce qu’il appelle en grec l’άυτοβασιλεια, à savoir que le Royaume de Dieu c’est Jésus lui-même. Jésus n’annonce pas seulement le Royaume de Dieu : il l’annonce, comme Jean-Baptiste déjà l’annonçait -il y a une grande parenté, à certains égards, entre Jean-Baptiste et Jésus : Jésus annonce le Royaume de Dieu, c’est le thème fondamental de sa prédication- mais, en même temps, Jésus parle et agit comme pour indiquer que le Royaume de Dieu est présent dans sa propre personne. Cette page 70 est très précieuse.

Je passe maintenant à la manière dont Jésus parle. A cet égard, Benoît XVI commente de manière splendide le Sermon sur la Montagne. Je prends les pages 86 et 97 de son livre : au début  du Sermon sur la Montagne, Matthieu brosse le tableau, solennellement : « Jésus s’assit et, ouvrant la bouche, il se mit à parler ». Vous me direz que c’est difficile de parler sans ouvrir la bouche mais c’est une manière juive de souligner la solennité de cet acte de langage : « il ouvrit la bouche et se mit à parler ». Autrement dit, Jésus s’assit en quelque sorte sur la Montagne : il s’assied sur la chaire de Moïse et il va parler comme aurait pu le faire un rabbin attitré. Il va parler avec une autorité qui va se situer non seulement au niveau de Moïse, ce qui n’est pas rien, mais qui va se situer au-dessus. Souvenez-vous des passages où on a constamment : « On vous a dit, eh bien ! moi,  je vous dis ». Jésus parle avec une autorité qui coule de source et donc c’est heureux de voir que, même sur le plan d’une exégèse historico-critique, c’est confirmé.

Pour éclairer cela, j’évoque quelques pages qui sont très, très précieuses dans ce livre, peut-être parmi les plus suggestives. Il s’agit de la référence que fait Benoît XVI à un exégète juif contemporain (il est d’ailleurs cité régulièrement dans cet ouvrage) qui s’appelle Jacob Neusner et qui a écrit un livre intitulé « Un rabbin parle avec Jésus » (« A rabbi talks with Jesus »). 22176c8d3d7a0ddfe5a4ab9a4f850009.jpgJe ne connais ce livre que par ce qu’en dit Benoît XVI mais c’est, de fait, passionnant. Cet exégète juif contemporain a un grand esprit d’ouverture sur le plan du dialogue interreligieux. Lui qui est juif, croyant, pratiquant, exégète réputé, il a voulu faire l’exercice de sympathiser avec Jésus, sentir avec Jésus et il relit tout le Nouveau Testament dans cette perspective, expliquant surtout les points sur lesquels il sympathise profondément avec Jésus. Mais vient un moment, dit-il, où il ne peut pas aller plus loin. Voici la raison qu’il donne, en se référant au Sermon sur la Montagne :  « si je dois suivre Jésus tel qu’il parle, tel qu’il s’exprime dans le Sermon sur la Montagne, je dois reconnaître (c’est intéressant de la part d’un Juif) que Jésus est Lui-même la Porte, la Loi et même qu’Il est au-dessus de la Loi. Je dois le reconnaître, si je veux le suivre. J’ai sympathisé avec les Béatitudes, j’ai sympathisé avec son accueil miséricordieux des pécheurs, j’ai sympathisé avec son souci d’une religion pure, qui ne soit pas simplement formelle mais qui soit une adhésion profonde du cœur. Cependant je ne peux pas le suivre quand il parle comme s’il était Lui-même la Torah et comme s’il était au-dessus de la Torah parce qu’alors je devrais reconnaître que cet homme a une dignité divine et, là, je ne peux pas le suivre car Dieu est unique. Comment puis-je mettre ensemble Dieu, l’Unique, et un homme qui se met au rang de Dieu, qui se met non seulement au niveau de la Torah mais au-dessus de la Torah ». Pour finir, résume Benoît XVI, Jacob Neusner décide de ne pas suivre Jésus. Il reste fidèle -pour reprendre l’expression de ce rabbin- à l’éternel Israël : il ne peut pas suivre Jésus dans cette nouveauté radicale. Et, toujours dans le livre de Neusner, on a le dialogue suivant : ce rabbin imagine, c’est une fiction, qu’il rencontre un rabbin de l’époque de Jésus qui lui demande, à lui Jacob Neusner : « Est-ce cela que Jésus, le Sage, avait à dire ? » et Neusner répond : « Pas exactement, mais à peu près ». « Mais alors, demande le rabbin fictif, qu’a-t-il omis ? ». « Rien » répond Neusner. « Qu’a-t-il ajouté alors ? ». Réponse : « Lui-même ». Ce que Jésus a ajouté par rapport à la Torah, c’est essentiellement Lui-même. C’est, de fait, le point central de la foi chrétienne : Jésus n’est pas seulement un prophète, pas seulement un porte-parole, pas seulement un sage, pas seulement quelqu’un qui commente la Loi de Dieu, mais il est personnellement Lui-même Dieu venu en ce monde. Et c’est là que Neusner doit s’arrêter : devant ce saut extraordinaire qu’un chrétien fait par la foi, en reconnaissant Jésus tel qu’il se présente, même du point de vue de l’histoire critique, et tel qu’il se présente en tout cas et a fortiori dans les Evangiles dont nous disposons. Il se présente comme étant Lui-même la Révélation de Dieu, ce que saint Jean traduira en disant qu’Il est le Verbe fait chair. Qu’a-t-il omis ? Rien. Qu’a-t-il ajouté ? Lui-même. Très éloquent ! C’est un des points culminants de cet ouvrage.

A défaut de pouvoir parcourir tout le livre et pour laisser maintenant un peu de temps aux  questions, je termine en attirant votre attention, à partir de la page 347, sur les très belles pages que Benoît XVI consacre aux affirmations de Jésus sur Lui-même, la manière dont Jésus a parlé de Lui-même. La plupart des désignations que Benoît XVI étudie sont justement, même s’il ne fait pas le rapprochement, celles que même un exégète aussi critique que Meier considère comme étant celles que Jésus a historiquement utilisées pour laisser entrevoir la profondeur de son identité personnelle : « Fils », « Fils de l’Homme ».

 

QUESTIONS ET REPONSES

Je passe à quelques unes des questions écrites que j’ai trouvées, là. Il y en a une à laquelle je ne peux pas répondre et qui n’a tout de même pas un grand rapport avec le sujet de la causerie. On me dit que la mitre que Benoît XVI portait lors de son intronisation comportait un motif représentant le dieu Pan. J’avoue que je n’en sais vraiment rien et il faut se demander, peut-être, si cette information n’a pas été lue dans le journal qui porte le même nom ! Je ne sais pas. Peut-être ? Dans ce cas il faut prendre l’information sur le sens que cela avait. En fait, l’explication se trouve dans le Catéchisme de l’Eglise catholique.

-Question : Jésus est-il Dieu de toute éternité ou est-il devenu Dieu depuis son baptême et sa résurrection ?

-Réponse : J’aime beaucoup cette question qui est très profonde et exprime un peu le malaise qu’ont parfois certains chrétiens avertis de recherches historiques, aujourd’hui, sur Jésus. Vous connaissez peut-être le titre d’un ouvrage de Messadié, déjà assez ancien et très passé de mode. Cela s’appelait « L’homme qui devint Dieu ». L’idée de Messadié était : Jésus n’est qu’un homme, un prophète, comme tant d’autres, mais il a été fait Dieu par l’Eglise qui a fabriqué le personnage divin de Jésus. C’est ce que réfute déjà très bien l’exégèse historico-critique telle que la pratique Meier et c’est ce que Benoît XVI réfute  admirablement dans son livre. Vous trouverez dans l’avant-propos ces belles formules où Benoît XVI dit : ce ne sont pas les évangélistes qui ont été géniaux en divinisant un Jésus qui n’était pas Dieu mais c’est la personnalité hors normes, humainement et divinement géniale de Jésus qui a suscité la lecture que font de Lui les Evangiles. Ce ne sont pas les évangélistes qui ont été des génies  parvenus à donner une consistance, une ampleur et même un caractère divin à un homme qui était à l’origine un prophète comme tant d’autres. La grandeur, comme dit Benoît XVI, elle est au début, pas au terme. C’est parce que Jésus était riche de ce contenu qu’il a suscité la caisse de résonance des Evangiles où retentit à la fois sa pleine divinité et sa pleine humanité. Par ailleurs, métaphysiquement, cela n’a évidemment aucun sens de dire que Jésus aurait pu devenir Dieu au cours de sa vie terrestre. Ou bien il l’était, ou bien il ne l’était pas mais il ne devait pas le devenir. Cependant, il est vrai que quelque chose se passe lors de son baptême et de sa résurrection. Lors de son baptême une révélation a lieu. Benoît XVI le montre très bien en consacrant toute une partie de son livre à ce baptême. Là, une révélation a lieu qui manifeste non seulement la solidarité de Jésus avec les pécheurs, solidarité qui va le conduire à la croix mais qui manifeste l’arrière-fond trinitaire d’où il vient, avec la Voix du Père et la présence, dans la Nuée, de l’Esprit-Saint : témoignage rendu par le Père et manifestation, déjà, de la profondeur, de la divinité de Jésus. Et la résurrection est évidemment un témoignage capital qui apporte une grande nouveauté en ce sens que la divinité de Jésus qui était comme voilée, masquée dans sa condition terrestre (rappelez-vous l’épître aux Philippiens : « il se dépouilla de Lui-même, prenant la forme d’esclave, devenant semblable aux hommes ») transparaît, éclate avec sa résurrection et c’est ce qui fait dire à Pierre notamment dans les Actes des Apôtres : « ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Christ et Seigneur » : le sens n’est pas que Jésus est devenu Seigneur par sa résurrection. Il l’était à l’origine, Fils de Dieu, mais il est manifesté comme tel, publiquement, par sa résurrection : comme Christ et comme Seigneur.

-Question : le livre du pape projette une lumière sur le Notre Père. A ce propos, que penser de la formulation actuelle de cette Prière de Jésus ? Je vous rappelle qu’en 1990 ou 1991 vous aviez écrit un article critique à cet égard…

-Réponse : Je salue la connaissance que certaines personnes ont de mon œuvre ! J’ai publié un article où j’invitais à revoir la traduction de l’avant-dernière et de la dernière demande du Notre Père. Au lieu de « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre nous du mal » je suggérais de dire plutôt « Ne nous laisse pas entrer dans la tentation mais délivre nous du Malin », de l’Adversaire, de Satan : pas seulement « le mal », terme neutre, mais le Malin, l’Adversaire. 

Alors, je sais qu’il y a des exégètes qui sont favorables à la formule actuelle. Je sais qu’il y en a d’autres qui lui sont opposés. Benoît XVI, très benoîtement, s’en tient plutôt à l’exégèse la plus courante représentée notamment par Joachim Jeremias lequel pense qu’il s’agit de la tentation eschatologique, l’épreuve finale de l’histoire du monde. Donc : ne nous soumets pas à la grande épreuve finale. Et puis, Benoît XVI a aussi opiné à cet égard ailleurs que dans ce livre. Je lui ai posé la question, un jour, quand il était encore le cardinal Ratzinger et je lui ai écrit pour voir si on ne pourrait pas adapter la traduction du Notre Père comme l’ont fait d’ailleurs certaines conférences épiscopales, certaines Eglises. mais la réponse qu’il a donnée dans un article, quelques années avant son élection, était celle-ci : le texte grec dit littéralement : ne nous fais pas entrer dans la tentation. Donc , disait-il, nous devons bien nous en tenir au texte grec tel qu’il est. Il y a cependant des raisons de l’interpréter autrement quand on devine le substrat araméen ou hébreu qu’il y a dans cette prière formulée en grec.

Question : Mais que pensez-vous de la traduction du texte latin « Et ne nos inducas in tentationem » ? 

Réponse : Je pense d’abord que, grammaticalement, la formulation latine est un peu répréhensible car normalement il faudrait dire « Et ne nos induxeris ». Littéralement, le texte latin, et encore plus le texte grec « και μή έίσενέγκης  ήμάς έις πειρασμόν », signifient : « ne nous induis pas en tentation » qu’on a traduit maintenant en français « ne nous soumets pas à la tentation ».

 Toutefois, il y a des raisons de penser que derrière cette formule, il y a une formule araméenne ou hébraïque qui repose sur un verbe qu’on appelle « factitif ». Je prends un exemple. En français, si vous voulez passer de l’idée de « dormir » à celle de « faire dormir » ou de « mourir » à celle de « faire mourir », vous devez utiliser deux verbes : le verbe « mourir » et ajouter devant celui-ci un verbe factitif, le verbe « faire ». En hébreu ou en araméen, il ne faut pas deux verbes : il suffit de changer de mode. Nous, nous avons le mode indicatif, le mode impératif, le mode subjonctif. En hébreu, il y a un mode « factitif » qui permet de passer de l’idée d’ « entrer » à « faire entrer » mais quand on met une négation devant, quel est le sens : le sens est-il « ne nous fais pas entrer » ou « fais que nous n’entrions pas » ? Il faut être dans la langue pour deviner quel est le sens juste. Par exemple, si je vous dis « je ne suis pas venu à Liège pour m’amuser », vous pourriez comprendre, littéralement, que je ne suis pas venu à Liège, donc que je suis resté à Namur afin de pouvoir m’amuser. Mais tout le monde comprend que je suis venu à Liège, bien que je dise là le contraire -je dis que je ne suis pas venu à Liège et en fait j’y suis venu- mais la négation porte non pas sur « venir à Liège » elle porte sur « pour m’amuser ». Je suis venu mais pour autre chose que m’amuser : tout le monde comprend. Par exemple, en néerlandais, en allemand, en français, on a des manières différentes d’exprimer la négation. « Tout le monde n’est pas venu », cela veut dire en français que quelques uns seulement sont venus. En néerlandais, vous devez mettre la négation devant « allen » : « niet allen zijn gekomen ». Il faut être dans une langue pour comprendre comment elle fonctionne. Alors, on a des exemples dans la bible hébraïque où la négation mise devant un verbe au mode factitif signifie très clairement, si je prends l’exemple qui nous intéresse, « fais que nous n’entrions pas » et non pas « ne nous fais pas entrer ». Donc, il est probable que, derrière cette demande, il y a en araméen ou en hébreu le sens « fais que nous n’entrions pas ».

Qu’a fait le premier traducteur grec du Notre Père ? Le grec n’ayant pas de forme causative et ne connaissant pas davantage notre tournure « faire » entrer , il a pris un autre verbe qu’ « entrer », un verbe exprimant d’un seul mot, comme en hébreu, l’idée de « faire entrer », à savoir le verbe « introduire » et il a mis la négation devant ! Pour les lecteurs grecs connaissant encore à l’époque les tournures sémitiques l’interprétation correcte allait de soi mais, par la suite, l’expression allait forcément être mal comprise et prêter à contresens. Le problème est résolu si, instruit de ces ambiguïtés linguistiques, on traduit « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation ». Si nous traduisons ainsi correctement cette sixième demande du Notre Père, tout s’éclaire : dans la cinquième demande, nous avons prié le Père de nous remettre nos dettes passées (debita nostra), dans la septième nous allons lui demander de nous protéger à l’avenir du Tentateur et dans la sixième nous lui demandons pour le présent, logiquement, de nous préserver du péché en nous gardant de succomber à la tentation.

-Question : Dans la version française du « Gloria in excelsis Deo » quelle portée attribuer aux termes « Paix aux hommes qu’Il aime ? »

-Réponse : Ceux que Dieu aime ce sont, naturellement, tous les hommes et non pas seulement quelques élus prédestinés. Le sens n’est pas restrictif : « Paix seulement aux hommes, en nombre limité, que Dieu aime », mais inclusif : « Paix à tous les hommes, qui sont tous objet de son amour ».

-Question : Un commentaire sur l’affirmation « Avant qu’Abraham fut je suis » en saint Jean  8, 54-57 ?

-Réponse : Ces termes participent de la manière dont, à plusieurs reprises, cet Evangile exprime l’affirmation, par Jésus, de sa divinité ; tout comme nous en retrouvons d’ailleurs aussi les témoignages dans les synoptiques et les autres textes canoniques.

15.04.2007

Après la leçon de Ratisbonne, Benoît XVI et le recentrage du dialogue interreligieux

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Conférence donnée à l'Université de Liège le 26 mars 2007 par l'Abbé Claude Barthe 

 

 

 

Le pontificat de Benoît XVI est assez paradoxal. Alors qu’une masse considérable de documents doctrinaux, encycliques, instructions, à la réalisation desquels le cardinal Ratzinger a eu une part tout à fait centrale, ont été publiés sous le pontificat de Jean-Paul II, le même Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, n’en a émis que très peu. En deux ans, il n’a publié que deux textes doctrinaux, une encyclique sur la charité et une récente exhortation postsynodale sur l’eucharistie.


J’évoquerai spécialement la déclaration Dominus Jesus, sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église, du 6 août 2000, qui concerne assez directement notre sujet : le recadrage ou recentrage du dialogue interreligieux. La rédaction en avait été mise en branle, par le livre du jésuite belge, le P. Jacques Dupuis, synthèse des revendications des théologiens des religions, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux (1). Mon hypothèse – pure hypothèse – est que Benoît XVI ne livrera plus de documents semblables, au moins dans un premier temps, si Dieu lui prête vie, et qu’il va désormais les laisser produire leur fruit de lent infléchissement que je qualifierai de « restaurationniste ». En revanche, les améliorations les plus importantes sont amenées par des textes – ou des actes – apparemment mineurs, mais qui sont reçus, à juste titre, comme des prises de position très importantes. Je pense au discours à la Curie de décembre 2005 sur l’interprétation de Vatican II, au motu proprio sur la libéralisation de la célébration de la messe traditionnelle, et à la leçon de Ratisbonne du 17 septembre 2006, qui fait l’objet de cette conférence pour la part qui concerne le dialogue interreligieux. J’ajoute que ce discours universitaire du pape appuie ou explique une décision qui avait fait auparavant pas mal de bruit : la « démission » du Président du Conseil pour le Dialogue interreligieux, Mgr Fitzgerald, nommé nonce en Égypte (il s’était entendu reprocher très précisément de n’être pas conforme à la ligne Dominus Jesus) et son remplacement à la tête de ce Conseil par le cardinal Poupard, Président du Conseil pour la Culture, autrement dit, la fusion, pour ne pas dire la confusion, de fait du dialogue du catholicisme et des religions avec le dialogue du catholicisme avec les cultures. Sans oublier que sa réflexion sur ce point a continué dans le même sens, comme en témoigne les catéchèses du mercredi que j’évoquerai ensuite.
Ce recentrage du dialogue interreligieux est lui-même tout à fait paradoxal, en tout cas fort intelligent et ingénieux, puisqu’il consiste à rappeler que le christianisme, à l’origine, s’est appuyé sur la raison philosophique, contre les religions anciennes qu’il supplantait, et qu’il s’appuie aujourd’hui – ou qu’il conviendrait qu’il s’appuie – sur les religions actuelles (sur la part de philosophie vraie qu’elles contiennent, à savoir sur leur ouverture à la transcendance) contre une raison philosophique devenue rationalisme.

Je parlerai donc successivement :

  • 1/ de la visée de Dominus Jesus, pour planter le décor du recentrage du dialogue interreligieux ;

  • 2/ de l’apport spécifique de la leçon de Ratisbonne : la raison philosophique alliée du christianisme contre le paganisme ;

  • 3/ et des perspectives ouvertes : un dialogue du christianisme avec la saine raison


 
1 – La visée de Dominus Jesus, pour planter le décor et poser le problème

C’est en direction des dérives de la théologie des religions, du « relativisme » et de l’« indifférentisme » qu’elles induisent, qu’était voulue la déclaration
Dominus Jesus. Au fond, et pour le dire d’un mot, toute la visée de Benoît XVI dans le domaine interreligieux s’explique par ce qu’il combat : la majorité des théologiens des religions, autrement dit la majorité de ceux qui s’occupent au sein du catholicisme du dialogue interreligieux sont, en fait, des tenants du relativisme moderne qu’ils prêchent tant en direction du catholicisme que des autres religions.

Contre les thèses du P. Dupuis, Dominus Jesus affirme : « Est donc contraire à la foi de l’Église la thèse qui soutient le caractère limité, incomplet et imparfait de la révélation de Jésus-Christ, qui compléterait la révélation présente dans les autres religions. La cause fondamentale de cette assertion est la persuasion que la vérité sur Dieu ne pourrait être ni saisie ni manifestée dans sa totalité et dans sa complétude par aucune religion historique, par le christianisme non plus par conséquent, et ni même par Jésus-Christ » (n. 6). Dominus Jesus déclare aussi : « Elle n’est donc pas compatible avec la doctrine de l’Église la théorie qui attribue une activité salvifique au Logos comme tel dans sa divinité, qui s’exercerait “plus loin” et “au-delà” de l’humanité du Christ, même après l’incarnation », en visant, par exemple, les doctrines de Raimundo Panikkar, glosant sur la distinction bultmannienne entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, et distinguant entre le Logos, ou Christ universel, et le Jésus historique.(2)
La cime du texte concerne, comme l’exprime son titre, l’unicité et l’universalité de la fonction salvifique : « On peut et on doit dire que Jésus-Christ a une fonction unique et singulière pour le genre humain et pour son histoire : cette fonction lui est propre, elle est exclusive, universelle et absolue » (n. 15).(3)

Ceci dit, Dominus Jesus laisse de côté le problème très délicat de l’articulation de la théologie des religions, telle que la pratiquait le P. Dupuis, avec le principe posé par Nostra aetate (n. 2 § 2) : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère [sincera observantia : révérence religieuse] ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose [c’est moi qui souligne], cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ».(4) Tout le problème est, à la fin des fins, celui du statut des religions non chrétiennes.
Un document très important de la Commission théologique internationale sur « Le christianisme et les religions », approuvé durant la session d’octobre 1996 (5), l’avait mis en évidence. Le document allait droit au but : « La question de fond est la suivante : les religions sont-elles des médiations de salut pour leurs membres ? » (n. 8). La CTI posait le principe qu’il n’est de salut qu’en Jésus-Christ. Elle rappelait ensuite l’existence de « rayons de vérité » hors des frontières visibles de l’Église. D’où elle concluait : « Etant donné cette reconnaissance explicite de la présence de l’Esprit du Christ dans les religions,
on ne peut exclure la possibilité que celles-ci exercent, en tant que telles [c’est moi qui souligne], une certaine fonction salvifique, c’est-à-dire qu’elles aident les hommes à atteindre leur fin ultime, même malgré leur ambiguïté » (n. 85).

Le saut logique étant le même que celui accompli dans l’extrait cité de Nostra aetate : il y a passage du respect pour les « semences du Verbe » qui peuvent se trouver dans les religions non chrétiennes (et pas seulement dans les religions : nous reviendrons sur ce point capital, qui permet à Benoît XVI de dépasser par le haut la difficulté) à un respect global pour ces religions comme telles. Certes, on peut parler avec Nostra aetate d’attente des hommes qui demandent aux « diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain » (n. 1, § 3). Les religions témoignent de cette attente universelle de l’esprit humain, mais non pas en tant que telles, mais en ce qu’elles fournissent une expression à cette raison humaine créée par Dieu. Et c’est en ce sens que se déploie l’apport de la leçon de Ratisbonne.

2 – L’apport spécifique de la leçon de Ratisbonne

Benoît XVI évoque le dialogue entre l’empereur byzantin lettré Manuel II Paléologue et un savant persan musulman, en 1391, sur le christianisme et l’islam, et sur leur vérité respective, ceci à propos de la question classique de la possibilité d’atteindre une certaine connaissance de Dieu avec la raison. Ce qui a mis le feu médiatique aux poudres est que le passage du dialogue choisi par Benoît XVI était la demande de l’empereur : « Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive. » Ceci, explique Manuel II, est en contradiction avec la nature de Dieu et la nature de l’âme.
Benoît XVI commente : « Ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu ». Cela paraissait évident à Manuel II, nourri de philosophie grecque. Suit tout un développement sur les rapports de la Révélation avec la philosophie grecque : « La rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’est pas un hasard. La vision de saint Paul à qui se fermèrent les chemins vers l’Asie et qui vit en songe au cours de la nuit un Macédonien et l’entendit l’appeler : “Viens à notre aide” (Actes 16, 6-10) – cette vision peut être interprétée comme un condensé de la
nécessaire rencontre interne entre foi biblique et questions grecques. Cette rencontre était depuis longtemps en marche. […] C’est ainsi que la foi biblique à l’époque helléniste, s’étant opposée avec une extrême vigueur aux autorités hellénistes qui voulaient faire adopter par la contrainte les manières de vivre des Grecs et le culte de leurs divinités, alla de l’intérieur à la rencontre de la pensée grecque en ce qu’elle avait de meilleur pour un apaisement réciproque, telle qu’elle s’est en particulier réalisée plus tard dans la littérature sapientielle. Aujourd’hui, nous savons que la traduction de l’Ancien Testament de l’hébreu en grec réalisée à Alexandrie – la Septante – est plus qu’une simple traduction du texte hébreu (appréciée peut-être de façon pas très positive) ; à vrai dire, il s’agit d’un témoin textuel indépendant et d’un pas spécifique important de l’histoire de la Révélation, par lequel s’est réalisée cette rencontre d’une manière qui acquit une signification décisive pour la naissance et l’expansion du christianisme. En profondeur, il y va, dans la rencontre entre foi et raison, des lumières et de la religion authentiques ».
Benoît XVI fait allusion à des développements actuels des sciences bibliques particulièrement intéressants. (6) On réalise de mieux en mieux l’importance qu’a eue la traduction dans les milieux juifs alexandrins de la Bible hébraïque. Elle fut, même au sein de l’hellénisme, un événement tout à fait considérable, représentant en fait l’invention de la traduction, qui était et qui sera longtemps inconnue à ce degré dans le monde antique, en tout cas dans le monde grec. Elle est, par ailleurs, contemporaine de la naissance de l’exégèse des textes (avec son insistance essentielle sur ce que l’on appellera le
sens spirituel), qui va se trouver ensuite intégré aux livres bibliques eux-mêmes, ceux nés au sein de la culture hellénistique (le livre de la Sagesse, Daniel). Il n’est peut-être pas abusif de dire que le judaïsme de la Septante a enseigné l’exégèse spirituelle à l’hellénisme tardif, ou en tout cas a appuyé un mouvement culturel et philosophique développé au sein de cet hellénisme tardif, lequel a appliqué une telle exégèse allégorique à sa mythologie. (7) Mais à la différence du judaïsme qui consolidait ainsi son monothéisme, l’hellénisme, de fait, critiquait ainsi sa mythologie. Or, la clé qui permet de percer le sens de l’Ecriture – recherche qui est au cœur de la démarche exégétique biblique dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau Testament : cf. l’Apocalypse – a fini par se fixer sur le thème de la Sagesse, Sophia.
Ce point est capital, car il faut savoir que l’annonce de la révélation de la Trinité dans ce que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament, l’annonce de la distinction en Dieu Père-Fils se trouve spécialement dans cette dualité dans l’unité qui court au sein du monothéisme biblique : la dualité dans l’unité de Dieu/Sagesse, ou de Dieu/Logos. C’est ce qui ressort notamment de la description de la Sagesse dans les livres sapientiaux : elle est Sagesse incréée, née de Dieu, exécutant ses œuvres. De sorte qu’il n’est pas possible de la voir comme une simple personnification d’un attribut divin. (8) Dans cette veine, Philon d’Alexandrie, philosophe juif le plus hellénisé qui soit, au Ier siècle de notre ère (25 av. JC ¬ 50 ap. JC), a tout naturellement développé la notion de Logos, image du Dieu créateur, qui a un rôle exemplaire, médiateur : c’est la pensée divine en acte de créer. Ce qui est parallèle à la révélation du Verbe qui se déploie dans ce Prologue, Prologue inspiré surtout par la personnification de la Sagesse dans l’Ecclésiastique 24, 3. Cette Sagesse, née de Dieu de toute éternité, assimilée au Christ, va être tout naturellement la clé interprétative, dans les Evangiles, de toute l’Ecriture antérieure.
Par conséquent, le point de jonction entre culture hellénistique la plus élevée et Révélation préchrétienne est le Logos. À quoi il faut ajouter que la traduction par les Septante des mots désignant la divinité, à savoir Elohim et, un certain nombre de fois, le nom indicible représenté par le Tétragramme, est
theos, concurremment avec kurios. Or, ce terme de theos est l’apanage et l’indice, en grec, du discours philosophique – discours directement ou indirectement critique de la religion mythologique, ce qui intéresse beaucoup Joseph Ratzinger, comme le montre ses réflexions dans Chemins vers Jésus, (9) dont je parlerai tout à l’heure. Ce discours philosophique utilise donc theos aux lieu et place du nom d’un dieu spécifique. Il est banal de dire que la percée monothéiste (un monothéisme surplombant le polythéisme et le relativisant sans l’abolir directement), qui a précédé, favorisé et accompagné la diffusion du christianisme dans la pensée antique. Cette percée monothéiste largement philosophique, a tout naturellement emprunté à la connaissance du monothéisme juif qu’a favorisée la diffusion de la traduction des Septante au 1er siècle avant Jésus-Christ. On peut donc parler d’un va-et-vient entre littérature philosophique et discours biblique, disons entre théologie naturelle et théologie révélée.
C’est dans ce type de réflexion que se situe la pensée du pape sur ce thème : « La foi chrétienne a toujours affirmé fermement qu’entre Dieu et nous, entre son esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une réelle analogie, dans laquelle les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, mais cela ne supprime pas l’analogie et son langage (
cf. concile Latran IV). Dieu ne devient pas plus divin si nous l’éloignons dans un volontarisme pur et incompréhensible, mais le véritable Dieu est le Dieu qui s’est manifesté dans le Logos, et qui a agi et qui agit par amour envers nous. […] La rencontre intime qui s’est réalisée entre la foi biblique et les interrogations de la philosophie grecque n’est pas seulement un événement concernant l’histoire des religions, mais un événement décisif pour l’histoire mondiale qui nous concerne aussi aujourd’hui ».
Cette assertion va permettre ensuite au pape de parler, à propos de la longue crise du christianisme, du « programme de déshellénisation » qui l’a accompagnée, avec trois vagues :

  • les fondements de la Réforme du XVIe siècle, contre la scolastique ;

  • la théologie libérale des XIXe et XXe siècles ;

  • la troisième déshellénisation, qui a lieu actuellement et repose sur la thèse suivante : les autres cultures pourraient contourner cette inculturation pour revenir au simple message du Nouveau Testament, afin de l’inculturer à nouveau dans leurs espaces.

Le jugement de Benoît XVI est capital : « Le Nouveau Testament est écrit en grec et porte en lui-même la rencontre avec l’esprit grec qui avait mûri auparavant dans la formation de l’Ancien Testament. […] Les choix fondamentaux, qui concernent le lien de la foi avec la quête de la raison humaine, appartiennent à cette foi elle-même et sont adaptés à son développement ». Autrement dit, l’usage des outils de la philosophie grecque en ce qui concerne la connaissance de Dieu est intégré au donné révélé à titre de présupposés nécessaires : il y a inculturation, si l’on veut, mais très radicale. Et ce dialogue entre foi pré-chrétienne puis chrétienne s’est fait contre les religions.

3 – Les perspectives ouvertes : un dialogue du christianisme avec la saine raison

Elles sont considérables :

A/ Le discours de Ratisbonne n’aborde pas directement le problème de la difficile définition d’une religion, mais il hésite de manière très caractéristique entre « dialogue avec les religions » et « dialogue avec les cultures ».

De fait, le problème est qu’il est difficile de délimiter une catégorie englobant mythologies anciennes et actuelles, religions traditionnelles, bouddhisme, indouisme, taoïsme, islam, judaïsme, christianisme, superstitions, etc. Ensuite, il est encore plus difficile de trouver une structure englobant chacun des ensembles nommés, qui sont divers, évolutifs, scindés à l’extrême du point de vue des croyances, des organisations.
En réalité, le dialogue interreligieux institutionnel (et même l’œcuménisme institutionnel) est largement fondé sur l’illusion de la part des catholiques que l’Église catholique peut trouver en face d’elle quelque chose comme une hiérarchie, un magistère, voire une liturgie unificateurs. À la limite, certaines « religions » ont été sauvées de la faillite par la revalorisation que leur a apportée le dialogue interreligieux demandé par le catholicisme.

On pourrait discuter, et de fait on débat à perte de vue de la possibilité de l’application stricte du concept de « salut », et par le fait même de « voie », tel que l’entend le christianisme aux religions non chrétiennes, sauf, peut-être, mais ce n’est même pas certain, en ce qui concerne l’islam et le judaïsme contemporain. (10)
Mais la question n’est pas tant de savoir si ces réalités religieuses se recoupent et s’opposent, que de constater que celle du point de vue de laquelle on se place, la religion chrétienne, entend remplir tout le champ de vision. L’adoration du Dieu « jaloux » d’Israël (Dt 5, 9) exclut toute confusion de langage avec les rituels des nations, et pose donc les dieux des nations en concurrents. La « jalousie » extrême de Dieu, autrement dit son amour, se manifeste en plénitude dans cet « amour du Christ qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 19).
Cependant, réelle est l’attente des hommes qui demandent aux « diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain » (
Nostra aetate, n. 1, § 3). En réalité, c’est cela, et cela seulement, qui fonde le dialogue. La tension hésitante et tâtonnante vers la vérité est déjà manifestation de la vérité, à tout le moins hommage implicite : « Je n’ai rien trouvé de toi qui ne fût un souvenir, ô mon Dieu, depuis que j’ai appris à te connaître ». (11) Ce ne sont donc pas, à strictement parler, les institutions religieuses comme telles qui sont partenaires du dialogue avec les chrétiens, mais les hommes de bonne volonté appartenant de fait à ces groupements, en tant qu’ils cherchent la vérité. Mais cette tension vers le vrai, fût-elle exprimée au sein des religions, est une tension de la raison humaine, touchée par la grâce. On est donc, en réalité, dans le domaine dit de l’interrogation philosophique, au moins implicitement critique par le fait même de la fausse religion au sein duquel elle se manifeste. Ce qui nous amène à un second point.


B/ De manière plus directe, on est ramené par la leçon de Ratisbonne à une idée très classique dans le christianisme, à savoir que le dialogue avec des non-chrétiens, qui comme tout dialogue nécessite un langage commun, implique que l’on se place uniquement sur le terrain de la raison naturelle.

On pense, bien sûr à la
Somme contre les Gentils, de saint Thomas. Il introduit son propos en disant : « Réfuter toutes les erreurs est difficile, [… parce que ceux qui sont tombés dans l’erreur, notamment] les mahométans et les païens, ne s’accordent pas avec nous pour reconnaître l’autorité de l’Ecriture, grâce à laquelle on pourrait les convaincre, alors qu’à l’encontre des juifs, nous pouvons disputer sur le terrain de l’Ancien Testament, et qu’à l’encontre des hérétiques, nous pouvons disputer sur le terrain du Nouveau Testament. Mahométans et païens n’admettent ni l’un ni l’autre. Force est alors de recourir à la raison naturelle à laquelle tous sont obligés de donner leur adhésion. Mais la raison naturelle est faillible dans les choses de Dieu. Dans l’étude attentive que nous ferons de telle vérité particulière, nous montrerons donc à la fois quelles erreurs cette vérité exclut, et comment la vérité établie par la voie démonstrative s’accorde avec la foi de la religion chrétienne ». (12)
Le raisonnement de fond de saint Thomas est aussi simple qu’extrêmement fort : la vérité atteinte par la raison est infiniment dépassée par la vérité révélée dans la foi, mais par définition, l’un et l’autre degré d’appréhension de la vérité ne peuvent se contredire ; si donc les païens et les infidèles, qui n’ont pas la foi, sont dans l’erreur, c’est nécessairement qu’ils font un mauvais usage de la raison. Il ne s’agit nullement de leur démontrer les vérités de foi, mais :

1/ d’écarter les erreurs contre la raison (et par le fait contre la foi) qu’ils commettent ;
2/ et de leur montrer que la vérité qu’ils peuvent atteindre par la saine raison s’accorde avec la vérité qu’enseigne la révélation.